Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "XXXV. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\036 (1742), S. 196-200, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2180 [aufgerufen am: ].


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XXXV. Bagatelle.

Du Jeudi 1. Septembre 1718.

Metatextualität► Continuation de mes Réflexions en faveur de la Royauté Héréditaire. ◀Metatextualität

Ebene 2► Ce que je trouve d’admirable dans mon sentiment sur la Royauté Héréditaire, c’est que plus j’accorde sur ce sujet aux Rationalistes, plus ma victoire est assurée.

Supposons donc encore, pour leur faire plaisir, que depuis que le Monde est Monde, tous les Rois ayent été établis par le choix judicieux des Peuples, & que tous ces Rois se soient montrés très habiles & parfaitement vertueux : Quel bonheur pour la Société humaine, s’écriera un Philosophe ! Quel ordre, quelle harmonie parmi tous les Etres Raisonnables, qui habitent pour un tems cette Terre !

Déclamation toute pure. Je soutiens moi, [197] que cet ordre, cette harmonie, ce bonheur, n’auroient rien fait qui vaille ; & je prétens le faire voir par des argumens invincibles.

Dans le cas supposé, il est certain que le Droit de Conquête auroit été regardé comme la plus haute injustice ; & par conséquent, chaque Royaume auroit été limité dans des bornes fort étroites ; la plupart des Rois auroient à peine valu le moindre Prince d’Allemagne ; & sans avoir besoin de Gouverneurs de Provinces & de Ministres d’Etat, leurs seules lumiéres, jointes à une application assidue, auroient suffi pour le Gouvernement de leurs Etats.

Toutes les Races de ces petits Peuples auroient peut-être vécu dans le bonheur, mais certainement elles auroient vécu sans gloire. Un Laboureur diligent, un Marchand habile & intégre, un Artisan industrieux, ne sont pas gens à se survivre à eux-mêmes par une grande réputation.

Si ma supposition étoit vraie, entendroit-on parler de ces Empires redoutables, qui s’étendoient d’une extrémité de la Terre à l’autre ; de ces Armées qui couvroient des Provinces entiéres, & dont la soif mettoit des fleuves à sec ; de ces Palais, qui paroissoient être le centre de toutes les richesses, que le fond de la Mer & les entrailles de la Terre peuvent fournir à la magnificence d’un Monarque ? Il y a pourtant là-dedans quelque chose de si beau & de si sublime, que l’ame la plus ferme & la plus philosophique est en extase, quand elle considére les descriptions que les Histoires nous en ont laisées.

[198] A propos d’Histoire, tous les Savans conviennent qu’il n’y a rien de si agréable & de si instructif ; & cependant il est certain que dans le cas supposé il n’y en auroit point du tout, ou que du moins on y verroit une uniformité si platte & si fade, qu’il n’y auroit pas moyen de la lire.

Ce qui nous plaît le plus dans le récit des événemens passés, ce sont ces Batailles, où la fortune d’un Peuple puissant se choque contre celle d’un autre ; & où, après une grande effusion de sang, l’une ou l’autre est renversée. Ce sont ces Siéges de longue durée, où l’industrie & la valeur font de côté & d’autre tous les efforts imaginables. C’est l’intrépidité d’un Chef, qui force la victoire à se ranger sous ses drapeaux.

Rien de tel ne seroit peut-être arrivé dans ces petits Royaumes Electifs ; la Guerre auroit été rare parmi des Souverains pauvres philosophiquement vertueux ; & si elle avoit été excitée par quelque hazard, elle n’auroit produit que des Batailles semblables à celle des Rats & des Grenouilles. La plus belle Histoire n’auroit pas été plus féconde en grands événemens, que l’est à présent celle de Genéve, où les combats se décident par la mort d’une trentaine de combattans.

Que seroient devenus, je vous prie, ces grands Capitaines de l’Antiquité, aussi-bien que les Généraux modernes, qui brillent le plus dans les Annales ? Faute d’occasion, leurs grands talens pour la Guerre auroient été ensevelis dans le fond d’une boutique, & peut-être auroient-ils été fort au-dessous de [199] leurs Concitoyens, qui n’auroient été qu’honnêtes-gens.

Qu’y a-t-il de plus déplorable, que de songer qu’Alexandre lui-même, dont le nom seul excite dans l’esprit l’idée d’une foule de Vertus Héroïques, n’auroit été qu’un Homme du commun ? Son panchant subalterne pour les Sciences en auroit peut-être fait un Maître d’Ecole ; & s’il avoit suivi sa passion dominante, il n’auroit passé que pour un Brigand, & ce qui l’auroit distingué, n’auroit été peut-être qu’une mort infame.

Il y a apparence que la condition du grand Pyrrhus n’auroit pas été meilleure ; & que sait-on si un Bourreau n’auroit pas fait l’office de cette vieille Femme d’Argos, qui l’assomma en lui jettant du haut de la maison un pot de terre sur la tête ?

En un mot, le plus sublime mérite auroit été réduit à être Homme de bien, caractére dont le moindre des Mortels a les principes dans le fond de sa nature ; au-lieu qu’il faut des dispositions rares & exquises pour devenir grand Capitaine, Conquérant & Héros.

Le Genre-humain auroit fait encore une perte très considérable, par l’ignorance où il auroit été de cet Art merveilleux qu’on apelle Politique. Une Vertu éclairée & prudente auroit été le moyen aisé & naturel de gouverner un Etat, il n’en auroit pas fallu davantage. Point de rafinemens dans les Négociations, point de rêveries dans le Cabinet sur les projets incertains d’un Voisin turbulent, point de piéges à tendre & à éviter.

D’ailleurs, quelle auroit été la situation [200] des Hommes nés avec les dispositions qui parmi nous font les Nouvellistes : gens qui maigrissent, & qui séchent sur pié, pendant que le Soldat se repose ; & qui n’auront le visage plein, & le teint vermeil que lorsque le Prince Eugene battra les Turcs pour la troisiéme fois, ou quand la Guerre recommencera en Italie1 .

Placez de telles personnes dans un Monde gouverné par un grand nombre de petits Rois Philosophes, qu’ils s’y trouvent dans une Paix profonde, ce seront des gens sans passions, & sans plaisirs ; ou bien leur esprit intriguant & curieux se rabattra sur des sujets méprisables. Une Femme qui portera le haut-de-chausses, ou un Mari qui rossera son Epouse, seront la plus brillante matiére de leurs conversations ; & par conséquent, ils ne feront qu’augmenter le nombre des Médisans.

Mais, me dira-t-on, si vous plaidez avec tant d’ardeur pour la Royauté Héréditaire, que direz-vous du Professorat Héréditaire, & sur quel fondement prétendez-vous le condamner ?

Me voilà bien attrapé ? Je ne le condamne, que parce que ce n’est pas la mode. Mais je soutiens que les choses n’en iroient que mieux, si un tel Professorat étoit admis partout. C’est justement où j’en voulois venir, & soyez persuadés que je vous dirai là-dessus des choses très surprenantes. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Ceci a été écrit avant la conclusion de la Tréve avec les Turcs.