Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "XXXIV. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\035 (1742), S. 191-196, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2179 [aufgerufen am: ].


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XXXIV. Bagatelle.

Du Lundi 29. Août 1718.

Ebene 2► Metatextualität► Lettre à l’Auteur de la Bagatelle. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Vous savez qu’il n’y a jamais eu de Siécle si fertile en Auteurs, que celui, où nous vivons. Vous savez encore, qu’il s’en faut beaucoup que tous ces Auteurs ne soient habiles gens, quoique plusieurs d’entr’eux s’imaginent qu’Ecrire, & être Habile, soit à peu près la même chose. Les plus modestes d’entre les Ecrivains qui n’ont point de vocation pour leur métier, laissent les Matiéres graves & sérieuses à ceux d’entre leurs Confréres, qui sur une capacité tout aussi modique que la leur, fondent un orgueil beaucoup plus grand. Pour eux, ils se contentent de donner au Public des Nouvelles & des Historiettes, qui ne consistent qu’en quelques Avantures mal cousues ensemble, & décrites comme il plaît à la Fortune. Le stile est une chose dont ils n’ont pas la moindre idée, & cependant ils vous diront que leur stile est cavalier, & qu’ils écrivent comme ils parlent : ce qui bien souvent est très certain.

[192] Mon dessein n’est pas de trouver à redire à leur conduite. Chacun peut employer son tems comme il le trouve à propos ; & d’ailleurs ce ne sont pas ces sortes de productions qui réussissent le moins bien.

Le Sieur Roger va réimprimer Gongam, & l’on m’a assuré qu’il mettra dans le frontispice, Gongam, quatriéme Edition à la honte du Genre-humain.

Tout ce que je trouve à redire aux Ouvrages des Auteurs qui ignorent ce que c’est que Choix de Mots & Périodes, c’est que leurs Livres sont d’ordinaire précédés d’une Dédicace, souvent infiniment plus mauvaise que le Livre.

Cela est naturel. Il est plus difficile de bien tourner un compliment, que de dire qu’Iris a les yeux noirs, grands, & à fleur de tête, la bouche petite, la gorge la plus belle du monde, & que son habit est de gaze verte à fond d’argent.

Cependant, la Dédicace est d’ordinaire la plus importante partie d’un Livre, & j’ose soutenir qu’il y a plus d’Ouvrages faits pour les Dédicaces, qu’il n’y a de Dédicaces faites pour les Ouvrages.

Je me souviens qu’un jour un Auteur vint me présenter une de ces Piéces, pour en avoir mon sentiment. Il fallut la lire tout, haut, & je crus que mes poûmons étoient ruïnés à jamais de cette affaire. J’avois beau chercher un endroit pour reprendre haleine, il n’y avoit pas moyen ; parce [193] que dans six mortelles pages il y avoit force virgules, & pas un seul point. Comme je suis le meilleur homme du monde, & que j’aime mieux prendre quelque chose sur ma sincérité, que choquer ame vivante, je me contentai de rendre le cahier, & de dire doucereusement, que cela étoit parfaitement bien lié.

Ebene 4► Dialog► Je suis ravi, me répondit l’Auteur, que vous vous en soyez apperçu, & vous ne sauriez croire la peine qu’il m’en a couté pour mettre toute ma Dédicace dans une seule période. ◀Dialog ◀Ebene 4

Je trouvai dans la même Piéce un autre défaut encore plus considérable : c’est que faute de connoître la propriété & la force des mots, mon pauvre Ecrivain chantoit pouille à son Mécéne, dans le tems qu’il avoit la meilleure intention du monde de lui donner de l’encensoir au travers du nez.

Pour remédier à de pareils abus, j’ai cru rendre un service considérable à la Republique des Lettres, en établissant chez moi une Manufacture de Dédicaces, que je donnerai à un prix fort raisonnable.

Je puis dire sans vanité, que je suis plus propre que personne à bien exécuter un pareil projet ; depuis mon enfance jusqu’à l’âge de soizante & dix ans, j’ai fait ma nourriture ordinaire de lait, de miel & de sucre, & je n’ai guéres bu que de l’hidromel & du vin de Canarie. Comme les alimens influent beaucoup sur le tempérament, mon humeur & mon esprit ont ac-[194]quis par-là une douceur inépuisable. Depuis que je me connois, je n’ai jamais rien blâmé, & semblable à Titus, je renvoie tous ceux à qui je parle, contens d’eux-mêmes & de moi. D’ailleurs, j’ai hanté la vieille Cour, où toute la conversation n’étoit qu’un commerce réglé d’éloges.

J’avertis ici les Auteurs qui pourroient avoir besoin de mon petit négoce, que je ne vendrai pas ma marchandise, pour ainsi dire, à l’aune, mais seulement pro rato de l’étoffe que j’y mets, & de la forme que je lui donne.

Par exemple, il me faut un écu, d’un Éloge où il n’entre que de la sagesse, de la bonne conduite, & de la piété.

Quand j’employerai le Savoir, les Belles-Lettres, le Grec, la Poësie, & autres ingrédiens de cette nature, il me faudra un ducat.

Si je mets en œuvre l’esprit, les agrémens, la beauté & les bonnes fortunes, ce n’est pas trop de quatre ducatons, ce me semble.

Il me faut le double pour la valeur, l’intrépidité, la grandeur d’ame, la magnanimité, & autres vertus héroïques lardées de siéges & de batailles ; & en en réunissant tous ces ingrédiens dans un même Eloge, ce qui fait proprement la Dédicace qu’il faut pour une Tête Couronnée, je crois être fort raisonnable en ne demandant que dix livres sterling.

On doit bien remarquer, que je n’ai parlé jusqu’ici que d’Eloges sérieux & directs. [195] Pour ceux qui sont gais & badins, j’exige un cinquiéme de plus ; & quant aux louanges indirectes, qui semblent n’y pas toucher seulement, & qui pourtant se glissent avec adresse dans le cœur de ceux qui font profession d’abhorrer l’encens, on doit me les payer au double, parce qu’en conscience il m’en coûte quatre fois plus de travail.

Quelques Auteurs pourroient être éloignés de me donner leur chalandise, par la crainte que je ne sois assez indiscret pour découvrir au Public leur Mécéne, avant que leurs Livres soient en état de paroître, ce qui ôteroit à leurs Dédicace le prix de la nouveauté. Mais ils peuvent se tranquilliser là-dessus, je n’ai que faire de savoir le nom, ni les qualités personnelles de ceux qu’on me donne à louer ; il suffit de me dire de quel sexe ils sont, de quel âge, & de quelle profession ; s’ils sont mariés, & s’ils ont des enfans, &c.

Je sai d’abord quelles cajolleries ouvrent la bourse d’un Banquier, d’un Conseiller, d’une Précieuse ; & il faut une avarice bien obstinée, & bien endurcie pour qu’un Auteur ne gagne pas quelque chose sur la marchandise que je lui fournis.

J’ai déja un assortiment complet de Dédicaces pour Hommes, depuis le Trône, jusqu’à la Boutique : il y en a un autre sur le métier pour Femmes ; il sera fait dans peu de jours, j’y mettrai la derniére main.

Vous devez savoir encore, que les Cu-[196]rieux trouveront dans mon arriére-boutique, quelque Dédicaces assaisonnées de traits de satire. J’avoue qu’elles sont un peu chéres, je ne saurois les donner à moins de dix pistolles la piéce ; mais en récompense, je renonce au partage du gain qu’on tire d’ordinaire de ces sortes de productions d’Esprit. »

Je suis, &c.

Jean de Reglisse. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1