Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "XX. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\021 (1742), S. 114-119, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2165 [aufgerufen am: ].


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XX. Bagatelle.

Du Jeudi 11. Juillet 1718.

Ebene 2► Metatextualität► Description des Mœurs de Paris. ◀Metatextualität

Ebene 3► Dialog► « Vous savez, continua mon Génie, que les François d’autrefois passoient pour le Peuple de l’Europe qui eût le meilleur air. Dès l’enfance on accoutumoit la Jeunesse à avancer la poitrine sans roideur, & à tourner les piés en dehors sans affectation ; enfin, on se faisoit une étude de perfectionner la Nature, qui ne donne d’ordinaire au corps humain, que les principes de la bonne mine.

A présent on en agît à Paris d’une maniére tout opposée. On s’attache non seulement à négliger les grâces naturelles, on affecte encore de les déranger, par ce qu’on appelle l’Air Petit-Maître, dont la contagion s’est répandue presque sur toute la Nation. La plupart des jeunes Parisiens ont le dos rond, & la tête enfoncéé dans les épaules, à force de croiser lés bras sur l’estomac, & de jetter sur tout le monde des regards moqueurs.

Ce qu’on appelloit autrefois Bon-Air, n’est pas moins méprisé à Paris par les Femmes que par les Hommes. Vous savez [115] qu’en général la Beauté est plus rare en France qu’en Angleterre & dans votre Patrie : mais les Françoises ont toujours eu, la réputation de savoir admirablement bien mettre à profit les agrémens qu’elles ont reçus de la Nature.

Au tems jadis elles en faisoient leur occupation la plus importante, & elles possédoient au plus haut degré l’art de se rendre les plus aimables Bagatelles de l’Europe. Une gorge bien placée, une taille aisée & fine, une démarche alerte & légére, charmoient tellement les yeux des Hommes, qu’ils ne trouvoient pas le loisir d’examiner les Dames en détail, & de prendre garde à quelque irrégularité dans leurs traits, ou à quelques nuances de brun plus ou moins, dont leur teint pouvoit être obscurci.

A présent, la commodité paroit être le seul but que les Dames Parisiennes ont en s’habillant. On ne voit guéres dans les Promenades publiques, celles qui sont d’un rang un peu distingué, qu’en corset & en pantoufles : elles portent presque toutes sur elles, comme dit Arlequin, un air de bonne fortune prochaine : leur maniére de se mettre ne les rend pas propres à toucher le cœur, mais bien à y exciter des idées voluptueuses : & je ne desespére pas qu’elles ne raménent bientôt, au plus chaud de l’Eté, la mode de notre bonne Mére Eve, & qu’on ne leur voie une feuille de figuier pour tout habillement. On pour-[116]roit douter pourtant, que cette mode fût fort avantageuse à la plupart.

Paris est devenu, contre la nature du terroir, fécond en tailles épaisses & massives, aussi-bien qu’en gorges grosses & pendantes. Il ne faut pas s’en étonner. Le deshabillé, qui est la parure ordinaire de ces Dames, donne à leurs membres toute la liberté imaginable de s’étendre & de se grossir : mais ce qui y contribue encore plus, c’est la bonne chére, où elles se livrent sans aucun ménagement, comme au souverain plaisir.

Elles se crévent de manger & de boire depuis le matin jusqu’au soir, & ce n’est pas une affaire pour plusieurs d’entr’elles, de sifler pendant un repas deux ou trois bouteilles de Vin de Bourgogne ou de Champagne, sans se mettre fort en peine si elles en auront le teint brouillé, ou non.

Le rouge qu’elles mettent, remédie tant bien que mal à ces petits desordres ; & elles ne se font pas un plus grand mistére de s’en servir que les Hommes ne s’en font de porter la perruque. On est un peu plus réservé sur le blanc ; mais il faut espérer que cette petite délicatesse passera bien-tôt.

Par ces petits échantillons que je vous ai donné de leurs maniéres, vous jugerez facilement que le Beau-Sexe Parisien ne se doit pas piquer beaucoup de modestie. On croyoit autrefois cette qualité tellement convenable aux Femmes, & telle-[117]ment propre à animer notre goût pour elles, que celles qui n’en avoient pas la réalité, regardoient comme le dernier rafinement de la Coquetterie, d’en affecter l’extérieur.

De nos jours, la Mode en a décidé, autrement dans la Capitale de la France, & la Pudeur n’est plus qu’une Vertu Provinciale : on entend les équivoques les plus grossiéres, & les chansons les plus libres sortir de la bouche, non seulement des Femmes mariées, mais encore des jeunes Filles, qui passent pour sages dans le fond, & qui le sont peut-être.

J’ai vu des Etrangers rougir de ce qu’elles ne rougissoient pas. Ils étoient du sentiment, qu’une Femme débauchée, avec de la sagesse dans ses discours & dans son extérieur, est préférable à la Fille la plus vertueuse, dont les maniéres & le langage sentent la débauche.

Qu’ils en pensent ce qu’ils voudront, il est toujours certain, qu’une Compagnie de Parisiennes de distinction est la plus charmante chose du monde, pour se divertir pendant trois ou quatre heures.

Rire, chanter, railler, folâtrer, c’est tout ce qu’on y entend, & tout ce qu’on y voit. Rien au monde ne vous y gêne ; vous avez la même liberté que dans une compagnie de Garçons ; & avec beaucoup d’effronterie, une bonne doze de brutalité, un caquet perpétuel & de grands éclats de rire, vous y passerez à coup sûr pour un très joli homme. [118] Marquer à Paris de la complaisance pour une Femme, tâcher de s’insinuer dans son esprit par quelques petits soins & par quelques dépenses, affecter pour elle des airs tendres, respectueux & insinuans ; c’est n’entendre pas son monde, c’est se donner un ridicule achevé, c’est jouer le rôle d’un Niais accompli.

Les Dames aussi sont raisonnables sur ce chapitre, elles ne s’attendent pas à de pareilles bassesses de la part de leurs Amans, & l’Amour entre les deux Sexes se fait à but tout au moins.

Si la tendre, la polie, la romanesque Mademoiselle de Scudéri revenoit au monde, & qu’elle voulût lever une seconde Carte du Tendre sur le terrein de Paris, je crois y qu’elle tomberoit de son haut. Quel changement ne trouveroit-elle pas dans & cet aimable Empire ! Tendre sur Estime, Tendre sur Reconnoissance, sont des Provinces absolument ruïnées : on n’y trouve plus d’habité que Tendre sur Inclination, qui n’est devenu qu’un petit Bourg ; & Tendre sur Débauche, dont la bonne Dame n’a pas dit un mot seulement. De son tems, ce n’étoit qu’une Bicoque : au-lieu qu’à présent c’est une Ville, qui fait les trois quarts de tout l’Empire.

Tous ces changemens sont beaux & bons, je vous en fais juge vous-même, la Nature même y conduit. A quoi sert-il de tant lanterner, pour venir par de longs détours à des plaisirs où notre instinct nous méne tout droit ?

[119] Il faut avouer pourtant, qu’il se trouve encore à Paris un petit nombre de Barbons de la vieille Cour, qui ne sauroient goûter cette maniére d’en conter aux Dames, où ils trouvent la source de la Prétendue Grossiéreté, que nous appelions le Bel Air.

Ils renvoient les Petits-Maîtres à un Dialogue de Sarrazin, où il est prouvé, selon eux, que l’Amour du vieux Tems étoit la chose du monde la plus propre à former l’esprit & le cœur d un jeune Cavalier. Alors la résistance d’une Dame inspiroit à ses Amans une noble envie de redoubler leurs efforts pour se rendre aimables, & pour se faire aimer. Chacun se faisoit une étude de se perfectionner dans la Musique, dans la Danse, dans tous les Exercices du Corps ; on ne se donnoit pas moins de peine pour cultiver les talens de l’Esprit, afin de briller par les agrémens de la Conversation ; on se piquoit d’avoir des sentimens nobles & desintéressés ; & à force de les affecter, on en acquéroit par l’habitude la possession réelle.

Fondés sur ce raisonnement, ces bons Vieillards ont projetté de faire venir pour leurs fils des Gouverneurs de Pétersbourg, pour les faire voyager ensemble dans la Moscovie & dans les Pays adjacens, afin d’y ratraper la Politesse, qui paroit être bannie de la France. » ◀Dialog ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1