Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "XVI. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\017 (1742), S. 91-97, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2161 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

XVI. Bagatelle.

Du Lundi 27. Juin. 1718.

Ebene 2► Lettre d’un Rationaliste de mes Amis.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur.

« Vous savez apparemment, que de graves Théologiens ont été choqués au dernier point de votre Machine Théologique, & de vos Idées Orthodoxes Coccéïennes. Ils en ont conclu hardiment, que vous n’êtes ni Coccéïen, ni Orthodoxe.

Il y a longtems que vous connoissez mes sentimens, & que vous devez être persuadé que je suis Orthodoxe, si je ne suis pas Coccéïen. Ce n’est pas que j’aye jetté mes sentimens dans le moule de l’Orthodoxie. Non, j’ai fait mes efforts pour m’occuper utilement de la Religion, comme de la plus importante des matiéres ; & après un mûr examen, je n’en ai pas trouvé de plus conforme à mes idées, que celle qui domine dans ce Pays. [92] Mais comme le zéle de la Raison n’est pas, à beaucoup près, aussi brusque & aussi emporté, que le zéle de la Prévention, je vous avoue que je ne m’allarme pas à la moindre apparence d’un Crime de léze-Orthodoxie.

La chose du monde que je pardonne le plus facilement, c’est l’Erreur où l’on tombe de bonne foi ; & il n’y a point, à mon avis, de plus abominable Hérésie, que la haine outrée qu’on a contre les Hérétiques.

Sur ce pié-là, on croira fort aisément que, je ne suis pas ingénieux à chercher l’erreur dans des expressions qui ne l’expriment pas évidemment, & que je ne me suis gendarmé en aucune maniére contre la pauvre Bagatelle que j’ai en vue.

Tout ce qu’elle m’a fait entendre, & tout ce qu’elle doit faire entendre à des Esprits sensés, c’est qu’on est criminel & ridicule, quand on est Orthodoxe & Coccéïen d’une maniére purement machinale ; tout autant qu’on le seroit, si par le même principe on étoit Voetien ou Hérétique : Vérité incontestable, s’il y en eut jamais.

Vous avez promis à vos Lecteurs, de communiquer de tems en tems des Lettres de vos Amis les Rationalistes, afin de régaler le Public d’une plus grande variété de mets. Je vous aiderai aujourd’hui à dégager votre promesse, en vous donnant quelque réflexions sur l’Orthodoxie ; le terme du monde le plus équivoque, & de l’ambiguïté la plus dangereuse pour la Société.

[93] Si ces réflexions ne plaident pas malicieusement pour la Bagatelle, comme font les vôtres, elles la combattent, & par conséquent elles ont avec votre titre une relation suffisante.

L’Orthodoxie, comme la Bagatelle, peut être divisée en générale & en particuliére.

L’Orthodoxie générale est la Religion régnante de chaque Pays.

Selon cette définition, un Disciple de Confucius est Orthodoxe dans la Chine, & tous les autres Habitans du Monde sont Hérétiques. En Europe, tous les Payens sont Hérétiques, & la Saine Doctrine appartient en propre aux Chrétiens. En Espagne, les Protestans sont dignes du feu. Chez nous, les Catholiques seront tous damnés, car nous leur faisons grâce des supplices temporels. Quoique les Orthodoxes de chaque terroir se donnent ce titre aussi hardiment que s’il ne leur étoit pas contesté, on ne laisse pas d’avoir des idées, assez distinctes de l’Orthodoxie générale. L’affaire dépend de quelques Riviéres & de certaines Montagnes, qui servent de limites à chaque Jurisdiction ; & pour peu qu’on soit Géographe, on entend ce que veut dire dans ce sens-là Hérétique ou Orthodoxe. Mais quel affreux brouillamini dans les idées, quand on descend dans le détail de l’Orthodoxie particuliére.

La Religion régnante de chaque Pays est toujours divisée en différentes Sectes, qui s’accordant sur quelques Dogmes, sont en dissension par rapport à quelque autres ; [94] & qui se haïssent d’ordinaire avec plus de fureur, que si leurs Opinions étoient contradictoirement opposées en tout.

Ces Sectes ont encore des Subdivisions, & peu s’en faut qu’il ne faille définir l’Orthodoxie particuliére, par le Sentiment particulier de chaque Individu humain par rapport à la Religion.

J’ai enfanté quelque sentiment nouveau sur un sujet, qui n’est important que par le poids, qu’il reçoit de ma vanité. C’est moi qui suis Orthodoxe, sans contredit ; & tous ceux qui sont l’opiniâtreté de ne pas goûter mes raisons, sont Hérétiques. Si je n’ose pas le déclarer, ouvertement, je sai bien pourtant ce que j’en pense, & ce que tout le monde devroit en penser, s’il vouloit seulement ouvrir les yeux.

Voilà, à peu près, comme chaque pauvre Mortel raisonne ; & sur ce foible & méprisable raisonnement, il fonde des haines & des amitiés ridicules. La plus vetilleuse de ses Opinions, adoptée par son Voisin, tient lieu à ce Voisin d’esprit, de probité, de candeur ; c’est un mérite complet.

Tous ces inconvéniens procédent de ce que les Hommes paroissent être résolus à mal répondre à la haute excellence de leur nature, & de ce qu’ils ne daignent pas tirer les principes de leurs jugemens & de leur conduite, de la Raison, qui est dans nos âmes comme la Lieutenante de l’Etre Souverainement Raisonnable.

Si l’on s’attachoit à en suivre les ordres sacrés, l’Orthodoxie, tant générale que par- [95] ticulaire, disparoîtroit bientôt comme une ombre ; qui en répandant d’épaisses ténébres sur l’entendement, a trouvé le moyen de faire naître des semences de haine dans l’ame des Hommes, où une amitié tendre & fraternelle pour le Prochain devoit être la baze de presque toutes les Vertus. Il n’y auroit bientôt qu’une seule Orthodoxie, qu’une seule Hérésie, fixes & inaltérables dont il seroit aisé d’avoir un <sic> idée nette & distincte. Le nom d’Orthodoxe conviendroit à tout homme , qui connoissant la grandeur & la beauté de sa Raison, se seroit une étude assidue de la cultiver, & d’en augmenter la force par un exercice continuel ; qui brulant d’un vif amour pour la Vérité, examineroit avec tout le soin possible chaque Opinion, avant que, de l’enchaîner à ses idées ; & qui s’efforceroit à ne donner à chaque Proposition importante, que le degré de probabilité que sa Raison lui assigne.

Tout Homme, au contraire, seroit Hérétique, si par paresse, par indolence, par amour pour les plaisirs, par mépris pour tout ce qu’il y a en lui-même de noble & de majestueux, il ne croyoit rien ; où s’il s’imaginoit de croire, d’une foi implicite, ce que d’autres lui proposent sous le titre de la Vérité.

Je suis sûr qu’un bon nombre de ceux à qui convient cette derniére définition, en seront effrayés comme d’une chose horrible & propre à faire dresser les cheveux. Quoi, diront-ils, à ce compte-là on peut être Ortho-[96]doxe, en rejettant la Saine Doctrine ; &, Hérétique, quoiqu’on y adhére ? On sera louable, quoiqu’abîmé dans l’Erreur ; & criminel, quoiqu’on ait de son côté la Vérité la plus pure ? Cette Vérité sera regardée comme une chose indifférente ?

Jugemens précipités que tout cela, inattention toute pure pour les Principes inaltérables du Raisonnement. La Vérité, n’est rien moins qu’indifférente : si elle l’étoit, l’usage de la Raison seroit inutile ; l’examen seroit une occupation pénible, dont on attendroit en-vain la moindre récompense. Ce qu’il y a de certain, c’est, que la Vérité seroit indifférente, si elle étoit un don du hazard, & non pas un fruit de nos efforts.

La Vérité est quelque chose, & quelque chose d’infiniment précieux pour un homme raisonnable ; elle appartient à lui-même par de bonnes démonstrations. Mais, elle n’est rien, elle n’existe point pour celui qui ne l’entend pas, qui ne la pénétre pas ; qui loin de savoir l’unir essentiellement à sa Raison, appelle croire, adhérer à certains termes dont il n’a pas confronté les idées, pour en sentir la conformité.

Etre par hazard dans l’Erreur, & adopter par hazard certaines expressions qui contiennent des Propositions vraies pour ceux qui examinent, est précisément la même chose : même paresse de côté &, d’autre, même négligence digne d’être punie par la Souveraine Raison, par la Vérité Souveraine. [97]

Qu’on me dise, si le Salut doit dépendre de ce qu’un homme est né & élevé à Constantinople, à Madrid, ou à Londres ; & si ce n’est pas la naissance & l’éducation, qui décident généralement de notre Religion ?

Mais un homme qui tombe dans des sentimens Hétérodoxes, après avoir examiné avec soin, après avoir tâché d’éclairer sa Raison par les lumiéres des autres, après, n’avoir rien négligé pour parvenir à la Vérité, ne sera-t-il pas puni pour s’être égaré malheureusement ? Je ne répons pas à cette objection, Monsieur. Que vos Lecteurs se la fassent à eux-mêmes, & qu’ils la considérent de sens rassis, ils n’auront point de peine à se répondre. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► On répondra dans la suite à cette Lettre. ◀Metatextualität ◀Ebene 2 ◀Ebene 1