Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "XV. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\016 (1742), S. 86-91, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2160 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

XV. Bagatelle.

Du Jeudi 23. Juin 1718.

Ebene 2► Je ne sai par quel zéle indiscret on travaille continuellement à nous communiquer les réflexions, que certains Censeurs bizarres ont faites en d’autres Pays sur les Vices & sur les Sottises des Hommes. Tout le monde lit ici les Comédies de Moliére, on voit assez en vogue ce Radoteur de Misantrope, qui s’est cassé la tête inutilement à réformer le Genre-humain, selon les fantaisies de sa petite raison. N’en voilà-t-il pas bien assez, pour troubler les honnêtes-gens dans la profession de leurs maniéres ? Y a-t-il de la nécessité à surcharger tout cela des rêveries, de certains Anglois, atrabilaires & hypocondriaques ? Passe encore, si après nous avoir donné du Spectateur par les oreilles, on veut bien se séparer de nous quite & bons amis. [87] Mais il est à craindre que tout le reste du Fatras Britannique ne suive, & qu’on ne nous accable encore du Babillard & du Gardien ; Rapsodies de la même nature que le Spectateur, & qui viennent, à ce qu’on prétend, de la même source.

Ce n’est pas proprement que j’aye peur que ces petits Ecrits donnent une ame à ceux qui n’en ont pas, & qu’ils causent quelque remue-ménage réel dans nos mœurs. Point du tout, les choses du Monde vont toujours leur train, & on seroit bien fou d’aller changer sa conduite pour le beau nez de quelques Ecrivains, dont le but est bien moins de nous corriger, que de nous arracher notre estime & notre argent. Eh bien, nous trouvons du génie dans leurs Spéculations, & nous payons leurs Livres plus qu’ils ne vallent : ne doivent-ils pas être contens comme des Rois ?

On prétend, il est vrai, que les Comédies Satiriques de Moliére ont fait plus d’effet, que tous les Discours des plus habiles Prédicateurs ne sont capables d’en produire pendant tout un Siécle. Fadaise toute pure. Je ne nie pas que les Précieuses Ridicules n’ayent porté quelques timides Femmelettes à appeller bourgeoisement une chaise une chaise, & un miroir un miroir ; & que Trissotin, de concert avec Badius & Araminte, n’ait obligé les Pédans de l’un & de l’autre sexe, à être savans avec moins d’ostentation. Ce ne sont-là que des niaiseries. On bouche avec bien de la peine une petite route familiére à la vanité ; & cette vanité, in-[88]génieuse à soutenir ses intérêts, s’en ouvre aussi-tôt quatre autres, & se dédommage avec usure.

Mais quand on essaye à fermer à la tendresse naturelle que nous avons pour nous-mêmes, ces grands chemins battus où elle ; cherche sa satisfaction & ses plaisirs, réussit-on ? A-t-on jamais pu persuader aux Hommes, qu’on est heureux en mettant des bornes à l’Orgueil, au Luxe, à la Volupté ? & que le Sang d’un Duc & Pair n’est pas d’un plus beau rouge que celui de son Cocher ?

Ceux qui font cette ridicule entreprise, sont semblables à des gens qui voudroient poser une digue à la Mer, & qui verroient à tous momens leurs matériaux emportés par les vagues, qui par ces obstacles ne seroient que s’enfler & se grossir.

Ce n’est donc pas du succès d’une pareille entreprise que je me mets en peine. Je crains seulement que les Ouvrages qui paroissent y tendre, n’inspirent aux Hommes quelques tristes réflexions sur eux-mêmes.

Les Hommes s’obstinent à vouloir être doués d’une ame : soyons complaisans, & parlons-leur sur ce pié-là.

L’ame n’est presque jamais bien, dans son pays natal. Quand elle ne s’occupe qu’aux environs de la sotte machine, qu’elle doit diriger à ce qu’on prétend, elle est toujours morne, chagrine, inquiéte, mécontente d’elle-même, aussi-bien que de cette montre, presque toujours détraquée, qu’on lui a donnée a régler. [89] Il faut la faire voyager, pour en faire quelque chose. On le pratique d’ordinaire, & c’est ce qu’on peut faire de meilleur, pour avoir du repos chez soi.

Ceux qui ont de la jeunesse & de la vivacité, envoient promener leur Raison dans le Pays des Plaisirs ; & quand elle prétend revenir à son siége ordinaire, on lui ferme la porte, & on l’amuse à bâtir dans l’image nation des Châteaux en Espagne. Ceux dont la Raison est vetilleuse, la dépêchent vers la Gréce & vers l’Italie, pour y faire provision de vieille Ferraille & de vieux Souliers.

Enfin, ceux qui se piquent d’avoir une Raison forte, mâle, pénétrante, propre aux grandes occupations, lui font prendre son essor vers les Astres, pour en mesurer la grandeur & la distance, & pour chercher une cause fixe de la régularité de leurs mouvemens. La Raison est si bien-là, que je m’étonne que des gens sensés travaillent à l’en faire revenir, pour l’occuper à appaiser quelque petit trouble de cœur, & quelque petit desordre dans une machine aussi méprisable que la nôtre.

C’est pourtant-là le but ridicule de tous ces Faiseurs de Feuilles volantes dont j’ai parlé. Ils veulent rendre les Hommes raisonnables, & ils n’ont pas la pénétration assez vive, pour sentir que les rendre raisonnables, c’est les rendre malheureux.

Tout Etre qui imagine, se sent porté, par l’instinct le plus naturel, à travailler à son bonheur. On n’est jamais plus heureux, que [90] lorsqu’on se divertit ; & si l’on se divertissoit toujours, on seroit toujours heureux.

Or qu’est-ce que se divertir ? Quand je n’aurois pour moi que l’étimologie du mot, je soutiendrois que c’est envoyer promener sa Raison ; chasser ce Pédagogue fâcheux, qui nous corne aux oreilles ; & exposer son imagination, délivrée de ce joug tirannique, à toutes sortes d’impressions étrangéres.

Je sai bien qu’il y a des gens assez ridicules pour prétendre qu’on ne se divertit pas toujours quand on rit, quand on danse & qu’on chante. Ils nous parlent d’une autre source de plaisir, qu’ils appellent repos du Cœur, sérénité de l’Âme ; expressions inintelligibles, qui n’excitent pas la moindre notion dans la plupart des esprits, & que par conséquent nous ne saurions prendre que pour un galimatias de Morale.

J’ose prendre cette occasion, pour féliciter ce Siécle d’avoir produit un Homme comme moi, propre à s’opposer vigoureusement aux attentats de la Raison, & à la détruire en la mettant en contradiction avec elle-même. Je m’engage au Public, à me dévouer entiérement à cet Esprit de Charité ; à donner continuellement des antidotes surs contre ces réflexions empoisonnées qui tendent à sapper la Liberté humaine, & à nous imposer un joug fâcheux, insupportable à nous comme il l’a été à nos Péres, & contre lequel il est bon de préserver nos enfans de bonne heure.

C’est ce que l’excellent Mr. de Crouzas a fait voir parfaitement bien, dans son [91] Traité de l’Education : Ouvrage qu’on ne sauroit assez recommander aux Malheureux, qu’une destinée famélique oblige à lécher de jeunes Ours. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1