Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "XI. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\012 (1742), S. 58-65, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2156 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

XI. Bagatelle.

Du Jeudi 9. Juin, 1718.

Ebene 2► Il est bien juste qu’à la fin je dise un mot sur l’accueil qu’on a fait à ma Bagatelle dans le Monde, & que j’instruise le Public de ce qu’il en pense. En France, où tout est Bagatelle, on l’a aprouvée sur l’étiquette du sac : la chose étoit immanquable. La Haye est une Ville de Cour, & par con-[59]séquent de la jurisdiction de la Bagatelle. La Piéce y paroit bien gentille.

Il n’en est pas de même à Leyde. La fameuse Université qu’on y trouve, semblable au Soleil, y répand sur toute la ville la justesse d’Esprit, la force du Raisonnement, & les plus vives lumiéres du Savoir : le moyen de s’amuser à la Bagatelle avec des talens si merveilleux ! On n’y comprend rien à la Piéce, aussi l’Auteur ne l’a’t-il pas faite pour y être comprise. Elle est inintelligible ; & cependant elle est fade, platte, ridicule. Elle déplaît sur-tout souverainement dans cette ville au Maître d’un Caffé, homme très propre à décider par son seul suffrage de la destinée d’un Livre. C’est un Bel-Esprit dans les formes, grand Poëte Hollandois, qui récite ses propres Vers d’une maniére qui charme.

Dans la grande & belle Ville d’Amsterdam, dont Mr. Le Misantrope nous a donné un portrait si injurieux & si faux, je suis dans un fort bon prédicament ; ce qui ne me donne pas peu de vanité. Metatextualität► Ce n’est pourtant qu’avec bien de la peine que j’ai gagné le dessus : on peut s’en convaincre, par la relation qu’on m’a faite d’un procès qu’on m’y a intenté, à la lecture de ma prémiére Feuille volante, dans une Boutique de Libraire. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Un Petit-Collet, homme grave, s’en empara d’abord ; & d’un ton lent, posé & religieux, il se mit à la lire de la même maniére qu’il auroit récité un exorde. A peine en est-il venu au caractére que j’y donne au Misantrope, qu’un bruit séditieux s’éléve parmi les Auditeurs, cho-[60]qués au dernier point de l’insolence d’un petit Esprit de Bagatelle, qui ose mettre les dents dans une Piéce si grave, & si généralement approuvée.

On croira facilement, que notre Prédicateur entra de toute son ame dans une critique si judicieuse, & qu’il y mit le sceau de son importante approbation.

Il pousse sa dévote déclamation, & il voit ce que je dis de la Délicatesse, & la maniére dont je la définis ; il s’arrête tout court ; vox faucibus hœret, la parole se glace dans sa bouche ; il ne fait que hausser les épaules ; un regard qu’il proméne sur l’auditoire, semble demander justice de cet attentat ridicule, contre une des plus considérables branches du Bel-Esprit.

Un morne silence régna dans la troupe pendant plus d’une minute ; mais un bon-mot, d’une espéce de Génie délicat, réussit à dissiper ce calme mélancolique.

Dialog► Il me vient dans l’esprit, dit-il, une définition de la Délicatesse, bien meilleure & bien plus juste que celle de notre petit Ecrivain.

La Délicatesse est une qualité de l’esprit, où l’Auteur de la Bagatelle n’entend rien. ◀Dialog

Ce trait fut admiré, comme de raison ; & on conclut d’une voix unanime, qu’il valoit cent Bagatelles des meilleures que je fusse en état de produire.

C’est ici que j’aurois besoin de la véhémence de Demosthenes, pour bien représenter les bouillons de zéle qui s’élevérent dans l’ame de mon Ecclésiastique, quand [61] il vit la Bagatelle traitée de divine : C’étoit une profanation dans les formes, une impiété criante, un abus affreux d’un terme consacré, qui ne sauroit venir que d’un Libertin, ou d’un Arminien tout au moins.

Un Jeune-homme, d’un petit air discret, & dans la mine duquel un Connoisseur pouvoit découvrir cette sorte d’ironie, qu’on ne comprend pas dans ce Monde, fit semblant alors d’appuyer la déclamation.

Dialog► Effectivement, dit-il, la chose est horrible, & un Magistrat sensé & pieux devroit punir exemplairement tous ceux qui parlent d’un Objet divin, d’une Beauté divine, d’une Taille divine, & qui osent dire qu’un homme parle ou écrit divinement bien. Il ne devroit être permis, tout au plus, d’appliquer le terme de divin qu’à un Sermon ou à un Dévot ; & quoique, peut-être, l’Auteur ait voulu uniquement insinuer que la Bagatelle est l’Idole des Hommes, il auroit du savoir que l’usage le mieux établi ne sauroit autoriser la profanation de cette épithéte. ◀Dialog

A peine le Saint Homme eut-il approuvé ce raisonnement d’un signe de tête, qu’un Marchand de Colifichets se leva pour dire, que ce qu’il trouvoit de plus sot dans toute la Piéce, c’étoit qu’il falloit la payer un sol & demi.

Je ne réfuterai point ici les autres censures qu’on fit de ma Piéce, dans ces momens critiques ; mais je suis intéressé à ne me point taire sur celle du Marchand. [62] Qui doit mieux le savoir que lui ? De tout ce qui se vend dans le Monde, rien n’est plus cher que la Bagatelle, c’est la régle. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Metatextualität► La Lettre suivante est du même Anonime qui m’a écrit celle qui a été insérée dans la II. Bagatelle. Je trouve cette Lettre trop bien assortie à ce que vous venez de voir, pour ne lui pas donner place ici. Il sera pourtant bon de la faire précéder d’un petit Avertissement. ◀Metatextualität

Ebene 3► Metatextualität► « Le terme de Bagatelle a quelquefois un sens un peu gaillard. Quoi ! elle est Veuve, depuis six mois, & elle se rejette dans la Bagatelle ? Cette Vieille a soixante ans, elle s’amuse encore à la Bagatelle ? Ce sont des phrases dont il n’est pas difficile de deviner le sens, & qui peuvent mettre le Lecteur au fait. » ◀Metatextualität ◀Ebene 3

Metatextualität► On trouvera peut-être cet avertissement inutile, & l’on m’accusera d’avoir mauvaise opinion de la pénétration du Public. Mais que veut-on que j’y fasse ? est-ce ma faute ? ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur.

Metatextualität► Si le tour ironique que vous avez donné à quelques-unes de vos réflexions, a déja fait faire de lourdes méprises à certains Lecteurs, comme je vous l’ai dit, le titre de votre Ouvrage a aussi sa part des bévues qu’il fait faire : c’est ce que vous verrez par l’extrait d’une conversation que j’ai entendue, [63] le voici, j’apellerai mes Personnages Uranie & Céliméne. ◀Metatextualität

Ebene 4► Dialog► Uranie.

Avez-vous vu, Madame, une Piéce nouvelle

Dont le titre est, La Bagatelle ?

Celimene.

La Bagatelle ! non vraiment : Vous plaisantez, Mademoiselle.

Uranie .

Non Madame.

Celimene.

Tant pis.

Uranie.

Comment ?

Celimene.

Ce titre seul défend d’en avoir la pensée.

Uranie.

Eh ! qu’a-t il donc, Madame ? aprenez moi pourquoi il vous déplaît si fort.

Celimene.

Ah ! si donc.

Uranie.

Dites-moi …

Celimene.

Ah ! si vous dis-je.

Uranie.

En quoi vous auroit-il blessée ? Vous êtes délicate : est-ce qu’il est trop bas ?

Celimene.

Quoi ! son obscénité ne vous allarme pas ? Et vous n’en sentez pas la pudeur offensée ?

[64] Uranie.

Non, Madame.

Celimene.

Oh ! pour moi j’en suis scandalisée, Et j’ai compris d’abord ce qu’il offre à l’esprit.

Uranie.

Eh ! voilà donc sur quoi vous condamnez l’Ecrit ?

Pour moi, qui ne suis pas savante,

Je ne me pique pas d’être si pénétrante :

Je crois même qu’il faut, sans affectation,

Au bon côté qu’on nous présente

Bornant l’imagination,

Ne point chercher de mal dans une intention

Qui peut être fort innocente.

D’ailleurs, on fait quel est le dessein de l’Auteur,

Et que l’on n’y voit rien qui doive faire peur :

Au contraire, Madame, & suivant sa promesse,

Son but est d’attaquer le mauvais Goût, l’Erreur,

Et la fausse Délicatesse ;

Sur-tout de nous guérir de ces Préventions,

Qui visent à l’Extravagance.

Lisez-le donc, Madame, & vous verrez, je pense,

Que l’on peut profiter de ses Corrections. ◀Dialog ◀Ebene 4

Vous voyez, Monsieur, que certaines oreilles délicates, & certaines délicatesses d’expression sont à peu près au même degré de justesse. Je connois des gens qui vont même jusqu’à ne pouvoir fournir dans un Sermon, un mot susceptible de quelque équivoque ; ils le saisissent avec avidité, & ne lui [65] font point de quartier, quoique d’ailleurs il soit expressif & bien placé. Il faudroit faire de nouveaux mots pour satisfaire leur délicatesse. Je voudrois que ces gens-là se missent dans l’esprit, qu’ils auroient moins d’attention pour les mots s’ils en avoient plus pour les choses ; qu’une pareille critique ne leur fait point d’honneur, & qu’il n’est pas permis dans ces occasions d’exercer ses pensées sur des choses si différentes de ce qui les devroit occuper. Il me semble que les gens dont je parle, seroient dignes d’une correction tournée à votre maniére. Je suis très parfaitement, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1