Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "V. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\006 (1742), S. 25-30, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2150 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

V. Bagatelle.

Du Jeudi 19. Mai 1718.

Ebene 2► Depuis que je travaille, ou plutôt depuis que je m’amuse à la Bagatelle, il semble qu’une certaine bénédiction se répande sur mon stile ; les matiéres s’étendent sous ma main ; je rencontre toujours sous ma plume de petites idées incidentes, que je n’ai garde de mettre à l’écart, parce qu’elles produisent d’autres idées incidentes, qui ne mourront pas encore sans avoir produit leur semblable.

Je ne ressemble pas mal à un Voyageur, qui sorti de bon matin pour faire un voyage de deux heures, s’amuse dans les campagnes à cueillir tantôt une fleur, tantôt une autre ; & qui ne faisant que de tems en tems quelques pas vers son gîte, trouve par-là le secret de n’y arriver qu’à l’approche de la nuit. C’est-la justement le cas où je me trouve. Quand j’ai commencé à mettre la main à la plume, je ne croyois tout au plus remplir qu’une demi-feuille de papier, de mes réflexions sur la maniére d’écrire légérement & spirituellement ; mais faisant toujours en sorte que l’exemple accompagne le précepte, je suis déja parvenu à ma Cinquiéme Bagatelle, où peut-être je n’épuiserai pas encore la matiére. Lorsqu’on écrit dans ce goût, on ne peut répondre de rien ; l’affaire [26] dépend de l’humeur où l’on est, & d’un certain degré de feu qu’on se trouve dans l’imagination. Quelquefois ce feu paroit éteint, & l’on dit, je finis : tout d’un coup, il se ranime, & l’on écrit sur nouveaux frais, Avant la naissance du Monde,

Ce que je viens de dire, me rapelle fort à propos dans l’esprit quelques Réfléxions du Spectateur Anglois, sur la difficulté de bien composer une Feuille volante.

Ebene 3► Quand on traite une matiére, dit-il, dans tout un Volume, on peut se permettre quelques écarts, considérer un sujet de toutes ses faces, le développer tout entier, même s’attacher par-ci, par-là, à ses parties les moins curieuses & les moins importantes. Mais lorsqu’il faut renfermer un sujet dans un petit nombre de pages, on se trouve obligé de ne rien dire qui ne porte coup, qui n’aille au fait, qui ne soit essentiel, & propre à mettre une matiére dans tout son jour. ◀Ebene 3

Cet Auteur a certainement raison, on ne sauroit le nier, pour peu qu’on connoisse le génie des Anglois. Ce sont la plupart les plus sots Rationalistes du Monde ; ils se moquent ouvertement du stile des François ; & toute la justice qu’ils leur rendent, consiste à avouer que ce sont le premiéres gens du Monde à bien faire une Chanson. Ils ne rejettent pas tout-à-fait un badinage, une raillerie, mais ils veulent que cela ne tombe pas entiérement sur rien ; & quand on parle sérieusement, ils veulent, non seulement des choses, mais la substance & le suc des choses.

Un Bel-Esprit Italien turlupina un jour bien [27] joliment ce mauvais goût des Anglois. C’était dans un Caffé de Londres, où un des plus fameux Auteurs de cette Nation traitoit de Crême fouettée les Ecrits des François.

Ebene 3► Permettez-moi, Monsieur, lui dit le spirituel Italien, de vous dire, que le goût des Anglois, en matiére d’Ouvrages d’Esprit, ressemble fort à leur goût par rapport aux Mêts. Vous aimez à voir paroître sur vos tables la bonne partie d’un Bœuf à moitié rôtie : vous faites un trou dans le coté le plus charnu de la piéce, & vous mangez à cuillerées le suc tout sanglant qui s’y rassemble ; mais au diable si vous savez distinguer le fumet d’une Perdrix. ◀Ebene 3

Metatextualität► Revenons à l’Ode de Mr. de la Mothe. ◀Metatextualität Le Poëte sans Fard, touché de pitié pour les pensées qui sont emprisonnées étroitement dans les Strophes de cette Piéce Anacréontique, comme dans autant de cachots, trouve bon d’aller au secours de ces pauvres prisonniéres ; il les arrache au pouvoir tirannique de leur Maître, & il les met au large, en les plaçant chacune dans une Ode entiére. C’est ainsi qu’un vainqueur généreux donne quelquefois à ceux qu’il a pris dans une bataille, toute une ville pour prison. Il ne va pas prouver par des argumens en forme, que Mr. de la Mothe a mal fait ; il se sert d’une preuve plus parlante, & plus à la portée de tout le monde. Il fait mieux lui-même ; il prend la matiére dont s’est servi Mr. de la Mothe, il en fait quatre Odes complettes, dans le vrai goût des Anciens ; & Mr. de la Mothe doit avouer lui-même, à sa honte éternelle, que [28] chacune de ces quatre Piéces est aussi longue que la sienne.

Metatextualität► Me voici à la fin parvenu à la derniére source du Stile léger & spirituel. Je vous avoue que je ne m’approche de ce sujet qu’avec une noble honte, & une mortification généreuse ; car, enfin, j’en suis déja convenu, la chose est au-dessus de ma sphére. Vous le dirai-je, Messieurs ? c’est l’Art de dire absolument Rien d’une maniére agréable & ingénieuse. C’est la plus haute perfection de l’Esprit humain ; & franchement, si je la possédois, je me mettrois moi-même sans façon dans la prémiére classe des Beaux-Esprits ; au-lieu qu’à présent, faute d’un talent si merveilleux, je dois me contenter de la prémiére place du second rang. Il est impossible de décrire d’une manière assez forte, tous les avantages que cet Art merveilleux traîne après lui. Mes Lecteurs seront en extase, dès-que j’en indiquerai un seul effet, qui ne se trouve ailleurs nulle part dans toute la Nature, & qui paroit même absolument contradictoire. Rien n’est pourtant plus réel, jugez-en vous-même, Ami Lecteur. Par le secours de cet Art, on sait remplir le vuide par le vuide ; le vuide d’un Livre, ou d’une conversation, par le vuide des discours. Voilà une vraie contradiction, qui sappe tous les principes de la Physique ; qui terrasse toutes ces Véritez primitives, que les Philosophes regardent comme la baze invariable de leurs argumens ; & qui doit faire rentrer dans sa coquille tout l’orgueil de la Raison humaine. [29] Je me suis chagriné mille fois, de n’avoir pas tourné, dès ma prémiére enfance, toutes mes études de ce côté-là ; je serois grand Seigneur à l’heure qu’il est, & je remplirois peut-être quelque Poste considérable dans ma Patrie. Mais par malheur, je dois toute mon éducation aux soins d’un Pére follement entêté des maximes de la Raison ; tout ce qu’il me prêchoit, c’étoit de penser, de raisonner, de réfléchir, comme si c’étoit le moyen de parvenir à quelque chose dans le Monde. Ma vanité m’a confirmé ensuite dans la pratique de ces ridicules leçons ; & le plaisir de marcher dans des routes éloignées de ce que les Philosophes apellent le Vulgaire, s’est si fort emparé de mon ame, qu’il m’a été impossible de m’en ôter le goût dans un âge plus mûr.

Le tems que j’ai passé à l’Université, auroit pu me défaire d’une bizarrerie si pernicieuse, si malheureusement je n’y avois lié commerce avec trois ou quatre jeunes Rationalistes, qui m’ont ramené par force à mon ridicule, en m’empêchant de profiter dans une si bonne école, autant que je l’aurois pu. Il est vrai que d’un côté les liaisons que j’ai faites avec ces Animaux-là, ne me sont pas tout-à-fait inutiles ; j’ai appris leur maniére de raisonner, & l’on verra dans la suite que cette connoissance me servira parfaitement bien à les vaincre par leurs propres armes. C’est tout le profit que j’ai tiré de ce commerce, qui m’a mis dans une incapacité absolue de parler ou d’écrire sans avoir quelque chose dans l’esprit.

[30] Mon stile, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Quand je me trouve avec des personnes à qui je dois du respect, je songe à ce que je dirai, & à la maniére de le dire, & d’ordinaire je ne dis rien qui vaille. J’apporte moins de précaution dans la compagnie de mes Amis particuliers. Lorsque je veux parler, je pense si peu que rien ; je pense pourtant ; mais je prens les expressions à la volée, & de cette maniére je manque rarement de réussir, J’en agis de-même en écrivant ce que vous voyez, & par-là j’approche de la perfection. Mais, ce qui me fait enrager, je sens pourtant que je pense un peu, & que malgré tous mes efforts, je ne puis pas réduire ma chienne de Raison à la discrétion de se taire quand je parle. ◀Metatextualität ◀Ebene 2 ◀Ebene 1