Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "II. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.1\003 (1742), S. 7-13, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2147 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

II. Bagatelle.

Du Lundi 9. Mai 1718.

Ebene 2► Il faut encore que je me donne les violons par raport à un autre petit artifice, où j’ose me croire passé maître. Il contribue merveilleusement à jetter un air d’esprit sur tout un Ouvrage, & avant moi plusieurs grands Hommes s’en sont servi avec succès.

Cet artifice consiste à prendre une idée fort commune, que le moindre Artisan pourroit exprimer en termes simples & naturels ; & à donner à cette idée les graces de la nouveauté, par un tour de phrase éloigné de l’usage ordinaire. Le moindre Bourgeois dépourvu de lecture & d’imagination, vous dira fort bien, que l’Esprit de discernement est [8] quelque chose de fort rare. Tout ce qu’on peut répondre là-dessus, c’est que cela est vrai. Mais comment feroit-on pour rendre la même idée brillante & extraordinaire ! Croyez-moi, il n’en coute pas grand’ chose. Voyez comment s’y prend la Bruyère : Après l’Esprit de discercernement, ce qu’il y de plus rare, ce sont les Diamans & les Perles. Voilà bien autre chose, il y a du tour-là, cela s’apelle savoir penser. Au Tribunal d’une Critique un peu sévére, ce ne seroit tout au plus que parler.

Cela est vrai, & dans le fond la beauté de cette prétendue pensée, n’est qu’une broderie de Diamans & de Perles jettée sur un vieux habit. Mais on nomme cela dans le monde, penser ; & quand on se propose d’écrire d’un stile vif & léger, il ne faut pas chicaner avec son Lecteur pour des niaiseries.

L’art dont je parle ici est d’un très grand secours, quand on est contraint de mettre en œuvre des Proverbes. On sait que les Proverbes sont proscrits dans le monde poli, parce que leur air bourgeois ne sert qu’à encanailler la conversation. Les maniéres de parler sententieuses au contraire, lorsqu’elles ne sont pas trop entassées, font une fort belle figure. N’est-ce donc pas quelque chose de bien utile & de bien gentil, de travestir un Proverbe en Sentence ?

J’ai quelques remarques à vous communiquer là-dessus, Ami Lecteur ; & c’est pour cette raison, que je me trouve obligé de traiter cette matiére avec un peu de méthode. J’apelle un bon Proverbe, une Vérité d’usage pour tout le monde, confirmée par l’expérience, & ex- [9] primée d’une maniére simple & vulgaire. Une bonne Sentence est, à mon avis, une Vérité relevée, qui regarde, par exemple, l’Etat, ou la Guerre, énoncée en termes forts & concis.

On comprend aisément par-là, qu’à parler juste, le Proverbe & la Sentence différent, & par la matiére, & par la forme. Mais cette distinction est trop fine, & sent trop le Philosophe, pour nous autres gens du bel air. En matiére de pensées, aussi-bien qu’en matiére de personnes, l’habit fait le Moine. Un homme revétu d’un habit galonné est un joli homme, & un Proverbe couvert d’un voile sententieux, peut fort bien passer pour une Sentence. Il me semble que j’entens ici aboyer quelqu’un de ces Rationalistes, de ces gens presque sans liberté, & toujours bornés dans l’étroite carriére de leurs Conséquences. Je crois l’entendre parler à peu près ainsi.

Ebene 3► « Vous savez apparemment le Conte qu’on fait d’un certain Roi de France ; (ces gens ne se chargent jamais l’esprit de noms ni de dates, ce sont de vrais ignorans :) Ce Prince aiant reçu une Rave d’un certain Paysan, fut si content de cette marque de tendresse, qu’il la récompensa d’une Bourse remplie de piéces d’or. Un Courtisan mis en goût de faire des présens, par cette générosité de son Prince, lui offrit un Cheval d’une beauté singuliére. Le Roi le reçoit d’un air satisfait, & ordonne à un de ses Officiers d’aller prendre dans son Cabinet certaine chose enveloppée d’une piéce de satin. On l’apporte : l’ame du Courtisan se fourroit dans chaque pli du satin qu’en développoit, pour joindre plus vite [10] l’objet aimé ; mais elle fut bien surprise de s’y trouver à la fin tête a tête avec la Rave ridée du Paysan ; laquelle le Prince reconnoissant, avoit mise à part parmi ses Trésors, & qu’il offrit au faiseur de présens, comme une rareté qui lui avoit coûté deux mille livres. Voilà précisément ce qui nous arrive à nous autres gens raisonnables, quand on nous donne un Proverbe habillé en Sentence, ou quelque Sens mince & commun couvert une riche broderie. Notre imagination est bâtie comme la vôtre ; elle est frappée des prémiéres expressions ; le brillant extérieur d’une phrase l’arrête un peu. Mais vous, vous vous contentez de supposer que personne ne s’avisera d’envelopper une vieille Rave dans une Bourse de satin. Pour nous, nous faisons main-basse sur les ajustemens ;. & quand nous trouvons qu’ils n’ont caché qu’un squelette, cette desagréable surprise nous le fait trouver mille fois plus difforme, que si nous le voyions in puris naturalibus dans le Cabinet d’un Anatomiste. » ◀Ebene 3

Metatextualität► On est obligé de renvoyer le reste au prémier jour, pour donner place à la Lettre suivante, qu’on vient de recevoir, adressée à l’Auteur. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Zitat/Motto► Lorsque je vis dans les Nouvelles,

Que vous alliez nous régaler

Huit fois par mois de Bagatelles,

Je crus que vous vouliez railler.

Mais rêvant à votre entreprise,

Parbleu ! ma raison s’est méprise.

[11] C’est vraiment, dis-je, fort bien fait,

Et voilà le meilleur projet

Que j’aye encor vu de ma vie :

Que Bagatelles on publie,

On en verra bientôt l’effet.

A la plupart des gens c’est le moyen de plaîre,

Et je suis, si l’on veut, de moitié de l’affaire.

Hé bien, qu’en dites-vous ? Monsieur l’Auteur, voyons.

Bagatelles en Vers, Bagatelles en Prose,

J’ai de ces Bijoux-là de toutes les-façons,

Et jamais nous n’en manquerons,

Quelque sorte que soit la dose

Qu’au Public nous en donnerons.

Hé ! je ne puis penser, dire, faire autre chose.

Voulez-vous que nous étalions,

A la Carmesse qui commence ?

Pour entrer en correspondance,

J’offre de vous faire l’avance

De ce que nous débiterons,

Sûr que chez nous bientôt, nous verrons l’affluence :

Cas quoique le Monde en soit plein,

Bagatelles toujours ont un débit certain,

Elles sont si fort en usage

Par-tout, en tout tems, à tout âge,

Que l’on ne peut plus s’en passer.

A quoi sert-il de se casser

La tête, à produire un bon Livre,

Cela donne-t-il dequoi vivre ?

[12] Non, bagatellisons, nous ferons beaucoup mieux !

Bientôt, malgré les Envieux,

Nous saurons fixer la Fortune.

Quand nous en donnerions tous les mois mille & une,

Si l’on en peut juger par tout ce que l’on voit,

Le Public n’en auroit encor qu’à lêche doigt. ◀Zitat/Motto

Mais laissant la plaisanterie, je vous dirai que dans ce moment je viens de voir au Café votre prémiére Bagatelle. Cet Ouvrage ne peut manquer d’être du goût de ceux qui en ont pour les jolies choses. Il y a même des gens qui ne les sentent pas, à qui la lecture de cet essai a fait plaisir ; témoin quelques Lecteurs qui prenant à la lettre ce que vous dites, que les hommes savent assez ce qu’ils doivent savoir, ont trouvé que c’est une excellente raison, & qui prouve admirablement qu’il ne faut s’occuper que de bagatelles. Voilà de ces ironies délicates, qui ne sont pas intelligibles à tout le monde. Vous condamnez pourtant la Délicatesse, & j’avoue Monsieur que j’en ai été surpris. Vous êtes bien heureux qu’elle échappe à la plus grande partie des gens, sans cela vous leur auriez fourni des armes contre vous-même ; car en se raportant encore de bonne foi à ce que vous en dites, & prenant les choses dans le seul sens dont elles sont susceptibles, ils n’excepteroient pas votre stile de la proscription. Il est vrai que ne connoissant pas cette délicatesse, ils portent avec eux le contrepoison ; & vous [13] n’avez rien à craindre de ce côté-là, ni de celui des Lecteurs éclairés ; car ce qu’il y a de délicat dans ce que vous écrivez, est différent de la délicatesse qui vise au Galimatias, dont vous faites une si juste définition.

Je suis &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1