Référence bibliographique: Justus Van Effen (Éd.): "LXXXIV. Discours", dans: Le Misantrope, Vol.2\043 (1711-1712), pp. 348-356, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1742 [consulté le: ].


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LXXXIV. Discours

Niveau 2► On remarque qu’à présent les Enfans ont l’esprit presque mûr, dans un âge où autrefois ils s’amusoient encore à toutes sortes de puérilités, sans savoir les prémiers rudimens des Sciences.

Quoique très certainement cette remarque soit fondée en raison, il ne faut pas s’imaginer que la Nature soit devenue plus promte à perfectionner ses ouvrages. Les hommes n’ont pas une ame plus vigoureuse à présent que du tems de nos Péres, & c’est toujours un même esprit qui fait agir en nous les mêmes ressorts.

L’Education est la seule cause de ce chan-[349]gement, dont on est si surpris. On croyoit autrefois, par un préjugé très pernicieux, que les Jeunes-gens étoient incapables de tout effort d’esprit dans leur prémiére enfance, & on les abandonnoit à la paresse & à la niaiserie, où leur propre panchant ne les porte que trop.

Ce n’est pas tout : il semble qu’on se soit fait une étude dans ce tems-là de rendre la route des Sciences longue & épineuse, tant on avoit soin de traîner les foibles génies de la Jeunesse par les détours infinis d’une méthode embarrassée & rebutante. On a commencé enfin à connoître mieux la capacité des Enfans, & l’on a aplani en même tems le chemin du Savoir.

Il se pourroit fort bien que dans les Siécles futurs on s’étonnât autant de la stupidité de nos Enfans d’à-présent, que nous sommes surpris du naturel tardif de la Jeunesse du tems passé ; & je doute fort que la Science de l’éducation soit déja portée au plus haut degré de perfection.

Quoique je sache que des Esprits du prémier ordre, auxquels je n’oserois seulement me comparer de la pensée, ont traité cette matiére importante, je ne laisserai pas de hasarder ici quelques maximes sur la maniére de cultiver l’esprit de la Jeunesse. Il n’est pas impossible que des réflexions utiles, échappées aux Génies les plus transcendans, puissent être quelquefois saisis par une raison plus bornée.

Dès-que les Enfans commencent à s’énoncer, on travaille d’ordinaire à donner de l’é-[350]tendue à leur imagination, & à attiser le feu & la vivacité qu’ils ont reçu de la Nature : on admire en eux une pensée brillante, on les loue d’une repartie vive, on se recrie sur une malice ingénieuse. Je me trompe fort si cette conduite n’est pas dangereuse & imprudente. Un Enfant excité par les éloges qu’on prodigue à sa vivacité, s’anime & s’échauffe de plus en plus ; il ne croit rien de si beau, que de briller même aux dépens d’autrui ; il s’accoutume ainsi peu à peu à lancer ses bon-mots sur tout le monde, & à rendre son esprit odieux & insupportable. Je ne veux pas qu’on éteigne son feu, je veux qu’on le dirige, & que rectifiant son imagination pétulante, on l’asservisse de bonne heure à la justesse du raisonnement. Le brillant & la vivacité ne sont que l’ornement de l’esprit, le bon-sens en est la substance, & il est juste de donner les prémiers soins à ce qui est le plus important.

Je serois d’avis qu’on commençât par former la raison d’un Enfant, & par développer peu à peu la Logique naturelle qui naît avec tous les esprits, & sur-tout avec les esprits bien faits. Je sai bien qu’on s’imagine que par cette méthode on émousse un beau naturel. On compare l’enfance à un jeune arbre, qui portant une trop grande abondance de fruits perd toute sa vigueur, & ne répond point à l’espérance qu’il avoit donné d’abord de sa fertilité. Mais les comparaisons ne sont pas des raisonnemens ; elles ne servent pas à prouver, mais à faire sentir davantage la force d’une preuve. Si la métho-[351]de que je conseille demandoit de grands efforts, & ne pouvoit se pratiquer sans fatiguer l’esprit, la comparaison seroit juste dans toutes ses parties, & l’on en pourroit tirer une conclusion propre à renverser mon sentiment. Mais je soutiens qu’il est très facile d’assortir la Philosophie à la prémiére jeunesse même, pourvu qu’on s’y prenne avec prudence, & qu’on connoisse à fond le naturel sur lequel on travaille. Deux choses, à mon avis, arrêtent le raisonnement d’un Enfant. Les ressorts de son esprit sont incapables de se tenir longtems bandés, & il n’a que des idées confuses des expressions sous lesquelles on lui propose une Vérité.

Il s’agit donc de lui aprendre d’abord à définir les mots, à en concevoir la juste valeur, & à en démêler les différens sens. On peut le faire dans une conversation enjouée, comme si on ne songeoit pas seulement à l’instruire ; on peut emprunter de ses badinages & de ses jeux des expressions qui lui sont familiéres, pour le faire entrer sans effort dans le sens d’un terme qu’il n’entend pas distinctement. C’est ainsi qu’il ne commencera pas seulement à se former une idée nette de ce qu’il entendra dire, il s’exprimera encore avec précision, & ses discours cesseront d’être embrouillés & énigmatiques, comme ils le sont d’ordinaire à cet âge. Il lui sera fort aisé après cela de concevoir ces Vérités primitives & simples, qu’on reçoit dès-qu’on les entend prononcer, & que les préjugés tâchent en-vain d’obscurcir.

[352] Il pourra même en tirer des conséquences, pourvu qu’on ne les étende pas jusqu’à lui fatiguer l’esprit. Pour voir s’il est capable de cet effort, on n’a qu’à le suivre dans les jeux qui amusent d’ordinaire la prémiére jeunesse. Ces jeux ont toujours certaines régles, qu’il n’est pas permis de transgresser. Vous verrez qu’il les comprendra d’abord ; & si quelqu’un de ses compagnons paroit s’en éloigner, il comparera son action avec la loi, il en tirera des conséquences, & il en conclura avec une justesse étonnante, que cette action est permise, ou qu’elle ne l’est pas.

A proportion qu’il avance en âge, on doit le porter insensiblement à une aplication plus grande, & le faire descendre des Axiômes généraux à des Vérités plus particuliéres & plus abstruses. On verra dès-lors, si l’on veut prendre la peine de l’essayer, que sans lui embrouiller l’esprit d’un fatras de distinctions de Logique, il pourra distinguer un sophisme d’avec un bon raisonnement. Tâchez, par exemple, de lui en imposer par quelque subtilité sophistique sur les amusemens ordinaires ; & s’il s’en débrouille, proposez-lui un sophisme de la même espéce touchant une matiére plus sérieuse : il est fort apparent qu’il saisira avec la même facilité le nœud du faux raisonnement. Si par hasard se trouve pris dans un de ces piéges de la Logique, & que par ses propres forces il ne puisse pas se tirer d’affaire, il faut l’aider à se débarasser, & lui faire sentir avec toute la netteté possible, en quoi consiste la finesse [353] qui avoit échappé à sa pénétration. Il faut après cela lui faire apliquer sans aide les régles qu’on vient de lui tracer, à quelqu’autre exemple, & sans lui en faire une affaire sérieuse, lui aprendre ainsi insensiblement à se démêler des subtilités d’un Sophiste.

Pour exercer un Enfant dans cette Science importante, il n’est pas nécessaire de l’enfermer trois heures de suite dans un cabinet. Cette étude est de tous les lieux, & de toutes les occasions. La table & la promenade y peuvent tenir lieu de collége, & même elle n’est pas incompatible avec les amusemens les plus puérils, où il est très utile d’entrer quelquefois avec un jeune Eléve. C’est-là que la joie lui fait développer entiérement le caractére de son esprit, qu’on ne sauroit cultiver comme il faut, sans avoir une connoissance parfaite de ses qualités bonnes & mauvaises.

Après avoir ainsi façonné sa raison, on peut facilement la rendre pour jamais inaccessible aux Erreurs populaires. Elles choquent d’ordinaire immédiatement les prémiers principes de la Vérité ; & un esprit qui n’a pas eu encore le loisir de s’asservir à la coutume, concevra d’abord l’extravagance des préjugés de la Multitude ; il se conservera toujours pur, & rien ne l’arrêtera dans la recherche de la Vérité.

Rien au monde n’est plus libre de sa nature que la Raison : il faut entretenir celle d’un Enfant dans cette liberté généreuse, & ne la faire dépendre que de la seule éviden-[354]ce. Il faut lui permettre de ne s’en pas fier à vous en matiére de raisonnement, de vous faire des objections, de soutenir même son opinion avec fermeté. Il est vrai qu’il est bien plus commode de lui imposer silence avec une autorité magistrale, & de lui faire regarder vos décisions comme autant d’oracles. Malheureusement c’est-là le vrai moyen d’engager sa raison dans l’indolence, & de la priver de cette noble vigueur, qui seule peut l’élever au-dessus des esprits ordinaires.

Je conviens qu’un Enfant, conduit de cette maniére, commence souvent de bonne heure à former une haute opinion de son habileté, à vouloir contester les choses les plus claires, & à parler sur tout d’un ton décisif. Ces inconvéniens sont grands, mais ils ne sont pas sans reméde.

Voulez-vous reprimer l’orgueil d’un Enfant qu’on a confié à vos soins, portez plus souvent son esprit sur les choses qu’il ignore, que sur celles qu’il fait. Qu’il ne perde jamais de vue son incapacité, & qu’ainsi sa vanité se perde dans l’abîme des connoissances que son foible esprit ne peut pas encore sonder.

Préservez-le sur-tout du poison de la flaterie ; tâchez de lui faire sentir le danger & le ridicule qu’il y a à se laisser duper par des adulateurs, qui confondent le plus grand fat & le plus honnête homme, en leur prodiguant les mêmes louanges. Qu’on me permette ici de faire une petite digression.

Je plains de tout mon cœur les Enfans [355] d’un certain rang qui ont quelque mérite, il semble que tout le monde conspire contre leur bon naturel. Ils ont dit trois ou quatre jolies choses, les voilà en réputation ; ils ne font plus un pas dans la rue, qu’on ne vienne les embrasser & les féliciter de leurs lumiéres ; ils n’ont que faire de mettre desormais de l’esprit dans leurs discours, on y en met pour eux, & l’on trouve un sens, & un sens relevé jusques dans leurs sottises. Ceux qui veillent à leur conduite, doivent s’efforcer sans relâche à imprimer de nouveau dans ces jeunes esprits, les sentimens de modestie que tout le monde tâche à l’envi d’en effacer : c’est toujours à recommencer, & la corruption naturelle du cœur humain, fait d’ordinaire que le poison l’emporte sur l’antidote. Je reviens à mon sujet. Quel parti faut-il prendre avec an Enfant qui ne se rend jamais dans la dispute, & qui outre la liberté qu’on lui accorde de soutenir ses sentimens ? Celui qui doit diriger son esprit, en doit connoître la portée, & savoir si c’est faute de lumiéres, ou de docilité qu’il refuse de se soumettre. Si c’est par opiniâtreté, on doit l’en punir par le silence, & lui marquer qu’on ne daigne pas répondre à ses chicanes frivoles. Dès-qu’il sera revenu du dépit que cette espéce de mépris ne manquera pas de lui donner, il faut l’entreprendre avec douceur, en lui faisant voir combien il est beau de garder une noble indifférence pour ses propres sentimens, & de n’être Sectateur que de la Vérité seule ; que rien n’est plus glorieux [356] & plus rare, que de savoir dire de bonne grace, j’ai tort ; & qu’on remporte une plus illustre victoire en arrachant cette confession à sa vanité, qu’en faisant succomber son Antagoniste sous la force d’un raisonnement sans replique. Ce n’est pas tout, il faut qu’on appuye ses leçons par sa conduite. Il arrive aux plus habiles gens de pouvoir être relevés avec justice par un Enfant. Dans ce cas, il ne faut pas se glisser dans les détours de la Logique, pour échapper aux lumiéres des Jeunes-gens ; il faut convenir naturellement de la foiblesse de ce qu’on venoit d’avancer ; & déja éclairés par les maximes dont j’ai parlé tantôt, ils regarderont moins cet aveu comme la marque d’une raison foible, que comme le caractére d’un esprit bien fait, & d’un cœur sincére. Il me semble qu’il est moins difficile encore de réformer l’air décisif dans un Enfant dont on a formé la raison. On peut lui faire voir aisément, par des preuves & par des exemples, que la décision est le partage des sots, comme le raisonnement est celui des gens habiles. Si on lui inculque bien cette vérité, si on évite à parler devant lui d’un ton décisif par les matiéres qui méritent quelque réflexion, si d’ailleurs on se sert de ce reméde avant que le mal soit invétéré, il n’aura garde de se mettre du côté des ignorans, dont la sottise est encore enlaidie par une suffisance ridicule. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1