Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XVII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.4\017 (1720), S. 97-103, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1315 [aufgerufen am: ].


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XVII. Discours

Zitat/Motto► Iam ne igitur laudas, quod de sapientibus alter Ridebat?
Juv. Sal. X. 28.
Est-ce donc vous n’aprouvez aujourd’hui que Démocrite, qui rioit de tout ? ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Lettre sur la Bizarrerie & l’esprit goguenard des Anglois. ◀Metatextualität

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Monsieur,

« Vous savez très-bien que notre Nation est la plus fameuse qu’il y ait au Monde pour ce qu’on apelle des Gens bizarres & d’une humeur fantasque. C’est pour cela même que notre Comédie l’emporte sur celle de toutes les autres Nations par la singularité & la multitude de ses Caractères.

Entre ce nombre infini de Quinteux que notre Isle produit, il n’y en a point que j’aie observé de plus près que ceux qui ont inventé quelque passetems extraordinaire pour se divertir eux-mêmes ou réjouïr leurs Amis. Je ne vous parlerai [98] que de ceux qui prennent plaisir à rassembler une compagnie de Gens, qu’on croit avoir quelque chose de grotesque & de ridicule. Vous entendrez ce que je veux dire par l’Exemple suivant. Un de nos beaux Esprits du dernier Siècle, d’ailleurs Homme fort riche, croïoit qu’il ne pouvoit mieux emploier son argent qu’à faire quelque plaisanterie. Une année qu’il étoit aux Bains, il s’aperçut qu’entre cette foule de beau monde, qui s’y étoit rendue, il y en avoit plusieurs qui, de même que lui, se distinguoient par la longueur du Menton : de sorte qu’un jour il invita à dîner une douzaine de ces Personnes remarquables, qui avoient la bouche au milieu de leur visage. Ils ne furent pas plûtôt assis autour de la Table, qu’incertains de ce qui pouvoit les avoir amenez ensemble, ils comencerent à se regarder fixément les uns les autres. Notre Proverbe Anglois dit,

Zitat/Motto► La joie éclate dans la Sale,

Lors que chacun la Barbe y branle. ◀Zitat/Motto

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► C’est ce qui arriva dans l’Assemblée, dont je vous entretiens. Ses Membres n’eurent pas plûtôt vû leurs trognes agitées par le manger, le boire & le discours, & observé que leurs mentons se rencontroient souvent au milieu de la table, qu’ils sentirent le badinage, & qu’ils y donnerent tous de si bonne grace, que, [99] depuis ce jour-là, ils lierent une étroite amitié ensemble.

Quelque tems après, le même Gentilhomme ramassa une troupe de Lorgneurs, comme il les apelloit, c’est-à-dire de Louches qui regardoient de travers. Il se divertit alors à voir les reverences croiséees, les signes trompeurs & les faux coups d’œuil, qu’ils se faisoient, ou qu’ils se donnoient les uns aux autres, à l’occasion de tant de Raïons visuels que se coupoient irregulièrement.

Le troisième Regal, que ce facetieux Gentilhomme se donna, fut celui des Bégues, dont il remplit un jour sa Table. Un de ses Domestiques, chargé de se tenir derriere un Paravent, & d’écrire tout ce qu’ils diroient pendant le repas, en vïnt facilement à bout, sans le secours des abréviations. Ce détail fit voir, quoi que la Conversation ne tomba jamais, qu’il n’y eut guére plus d’une vingtaine de paroles prononcées durant le premier Service ; qu’à l’arrivée du second, un de la troupe fut un quart d’heure à lâcher que les Halebrans & les Asperges étoient d’un goût merveilleux, & qu’un autre avoit emploïé le même espace de tems à dire qu’il étoit de son avis. Malgré tout cela, cette Plaisanterie n’eut pas un si bon succès que la précedente, puis qu’un des Conviez, Homme de cœur, en fut si outré, qu’incapable d’exprimer son ressentiment, il sortit de [100] la Chambre, & envoïa, à l’Hôte goguenarder, un Cartel par écrit, qui n’eut point de suite à la verité par la médiation de quelques Amis, mais qui mit fin à ce badinage comique. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Du reste, j’ose me flater, Monsieur, que vous tomberez d'accord avec moi que, puis qu'il n’y a rien d’utile pour les mœurs dans cette espéce de Divertissemens, il faudroit les décourager, & les regarder plûtôt comme des traits de malice que comme des tours d’esprit. D’ailleurs, s’il est naturel de voir qu’un Homme encherit sur les pensées d’un autre, & s’il est impossible qu’une seule Personne, quelques beaux talens qu’elle ait, invente un Art & l’amene à sa derniere perfection, Ebene 3► Allgemeine Erzählung► je vous entretiendrai d’un honête Gentilhomme de ma connoissance, qui, à l’ouïe du Caractère de cet Esprit goguenard, dont je viens de vous parler, l’a revêtu lui-même, & cherche à le tourner au profit du Genre Humain. Il pria un jour à dîner une demi-douzaine d’Amis, qui s’étoient rendus célèbres par l’usage de diverses expressions superflues dans le Discours, telles que sont celles-ci : m’entendez-vous bien & voïez-vous bien ? c’est-à-dire ; de sorte, Monsieur, que. Chacun des Conviez, qui emploïoit à tout moment son expression favorite, parut si ridicule à son Voisin, qu’il ne pût s’empêcher de sentir qu’il devoit paroitre lui-même aussi ridicule au reste de la Com-[101]pagnie : Cela fit qu’après avoir été peu de tems ensemble, ils devinrent tous si circonspects á l’égard de leurs termes superflues, que la Conversation en fut bientôt dégagée, & qu’il y entra beaucoup plus de sens, quoi qu’il y eût moins de paroles.

Une autre fois le même Gentilhomme prit occasion d’assembler ceux de ses Amis qui avoient contracté la sote coutume de jurer. Pour leur en faire sentir le ridicule, il eut recours à l’expedient marqué ci-dessus, c’est-à-dire qu’il plaça un Secretaire dans un endroit de la chambre, où il n’étoit vû de personne. Après qu’on eut bû la seconde Bouteille, & qu’on fut en train de parler à cœur ouvert, mon Ami releva plusieurs mots sonores, mais inutiles, qu’on avoit prononcés chez lui depuis qu’ils étoient à table, & qui les avoient privez d’une meilleure conversation. Quelle-Somme, ajouta-t-il, n’aurions-nous pas levé pour les Pauvres, si nous avions exigé les uns des autres l’Amende que nos Loix imposent aux Jureurs ? Chacun d’eux prit en bonne part cette douce Reprimande : Il leur dit alors que, persuadé qu’il n’y auroit point de Secrets dans leur conversation, il avoit ordonné à un de ses Domestiques de la mettre par écrit, & que, s’ils l’agréoient, il leur feroit la lecture. Elle remplissoit dix Feuilles de Papier, qu’on auroit pû reduire à deux, si l’on [102] en eut ôté ces abominables & inutiles additions. Quand on vint à la lire de sang froid, on trouva qu’elle aprochoit plûtôt d’une Conference d’Esprits malins que de Créatures Humaines. En un mot, chacun trembla depuis la tête jusques aux piez, à l’ouïe calme & tranquille de ce qu’il avoit prononcé dans la chaleur du discours.

Je ne parlerai que d’une autre occasion, où il mit en œuvre la même adresse pour guérir une autre sorte d’Hommes, qui sont la peste de toute Conversation polie, & qui ne tuent pas moins le Tems que ceux des Classes précedentes, quoi que d’une maniere moins criminelle, je veux dire la sote Engeance des Faiseurs de Contes ou d’Histoires, & de ceux qui aiment à narrer. Mon Ami assembla une demi-douzaine de ses Camarades, qui étoient infectez de cette étrange maladie. Le premier jour il y en eut un qui entama le Siege de Namur, & qui ne finit sa relation qu’à leur départ, à quatre heures après-midi. Le second jour un Ecossois prit le Dé, & il fut impossible de le tirer de ses mains tout le tems que la Compagnie resta ensemble. Le troisiéme jour fut emploïé par un autre à un recit de la même longuer. Ennuïez enfin de cette barbarie qu’ils exerçoient les uns sur les autres, ils revinrent de cet assoupissement léthargique, où ils étoient plongez depuis bien des années. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

[103] Sur ce que vous avez dit, 1 dans quelcune de vos Speculations, que les Caractères peu communs sont le Gibier que vous cherchez, & sur ce que vous me paroissez le plus grand Veneur de cet ordre qu’il y ait au Monde, ou, si vous voulez, un Nimrod entre les Ecrivains de cette espece, j’ai cru que le détail, que vous venez de lire, ne vous seroit pas desagréable. Je suis, &c. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

L. ◀Ebene 1

1Voyez Tome II. P. 171.