Sugestão de citação: Anonym (Ed.): "LVI. Discours", em: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.3\056 (1716), S. 346-354, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1210 [consultado em: ].


Nível 1►

LVI. Discours

Citação/Divisa► Tutatur favor Euryalum, lacrymæque decoræ,
Gratior & pulchro veniens in pestore. Virtus.

Virg. Æneid. v. 343.

La faveur, dont Euryalus jouissoit, accompagnée de ses larmes, de la beauté de sa personne, & sur tout de la Vertu, qui le rendoit agréable à tout le monde, le protegent contre l’injustice. ◀Citação/Divisa

Nível 2► Metatextualidade► J’ai lû, avec un plaisir extrême, la Piéce que je destine aujourd’hui à l’entretien de mes Lecteurs. Je la donne telle qu’on me l’a envoyée, & je souhaite de tout mon cœur qu’on prenne bien de nos Dames pour l’Emilie qu’on y décrit. ◀Metatextualidade

Nível 3► Carta/Carta ao editor► Mr. le Spectateur

« Si la Piéce qui suit a le bonheur d’être amise à la queue de vos Discours, j’en serai d’autant plus aise que le Portrait d’Emilie n’est point chimérique, mais tiré d’après nature. Je l’ai chargé d’une ou deux circonstances de mon invention, afin que l’Original ne soit pas découvert. Je ne veux pas non plus qu’on me puisse soupçonner [347] le moins du monde d’en être l’Auteur, & c’est pour cela même, avec quelque autre raison, que je ne l’ai pas écrit en forme de Lettre. D’ailleurs, si outre les fautes du stile, vous y trouvez quelque chose qui sente plûtôt le génie d’un de vos Correspondans que celui du Spectateur, je le soumets à votre décision, & vous pouvez le changer de la maniere qu’il vous plaira. Je suis, &c.

Metatextualidade► Portrait d’Emilie belle & vertueuse, & de l’Honorée jolie et Coquette. ◀Metatextualidade

Nível 4► Retrato alheio► Il n’y a rien qui donne une si agréable idée de la Nature Humaine, que la contemplation de la Vertu & de la Beauté : La derniere est le partage du Sexe, auquel on donne, à cause de cela même, l’epithéte de Beau ; mais l’heureuse union de ces deux qualitez dans la même Personne forme un Caractere si divin, qu’il est rare de les trouver ensemble. La Beauté est d’ordinaire si prévenue en sa faveur, qu’elle ne croit avoir besoin d’aucun autre secours. Que dis-je ? elle a si peu d’égard à son propre intérêt, qu’elle se ruine souvent par la perte de l’Innocence, qui en releve le prix & qui la rend aimable. Comme donc la Vertu fait paroître une belle Femme beaucoup plus belle, ainsi la Beauté rend au pied de la lettre plus vertueuse une Femme qui a de la Vertu. Occupé de cette maniere à envisager ces deux Perfections glorieusement réünies dans une Personne, je ne saurois que [348] me rapeller ici l’idée de l’illustre Emilie.

Qui est-ce qui a jamais vû la charmante Emilie, sans avoir le cœur pénétré tout à la fois d’un Amour violent & d’une Amitié tendre & respectueuse ? Les grâces naturelles qui accompagnent toutes ses démarches, & les doux accens de sa voix, vous engagent insensiblement à souhaiter d’en venir à une jouissance plus intime ; mais il n’y a pas jusques aux souris de sa bouche qui ne répriment les desirs trop licentieux. S’il est presque impossible de résister à ses attraits, la bienséance & non pas la séverité de sa Vertu en corrige l’impression, ou les suites. La douceur & la bonté, qui paroissent dans son visage, se communiquent à toutes ses paroles & à ses actions : Il faudroit qu’un Homme fût une Bête brute, si, à la vue d’Emilie, il n’étoit plus disposé à lui rendre service qu’à se satisfaire lui-même : Son Corps ainsi embelli par les soins de la Nature & plein de grâces innées, est un Domicile propre pour un Esprit si charmant & si beau ; c’est là qu’habitent une Pieté solide, une Esperance modeste, & une Résignation volontaire.

Il y a bien des Passions criminelles qui reçoivent le nom de Piété, c’est-à-dire, qu’on la fait dépendre du tempérament où elle réside, & que si l’on en jugeoit sur les aparences, on croiroit que dans quelques-uns la Piété n’est autre chose qu’une [349] Humeur chagrine, en plusieurs une Crainte servile, en d’autres une véritable Mélancolie, en divers l’Observance de certaines Formalitez ridicules ou indifferentes de leur nature, dans les uns une Sévérité mal entendue, & dans les autres une Ostentation pernicieuse. Dans Emilie c’est un Principe fondé sur la Raison, & animé de l’Esperance d’un heureux avenir ; qui n éclate pas en des accès irréguliers ou de violentes faillies ; mais qui est toûjours uniforme & constant : Sa Dévotion est exacte sans trop de séverité, pleine de compassion sans foiblesse : On peut dire qu’elle sert à perfectionner cette bonne Humeur qui vient de sa bonne conscience, & qui n’est pas le seul effet d’un heureux tempérament.

Par une généreuse sympathie que la Nature a mise dans nos cœurs, nous sommes disposez à plaindre ceux qui sont affligez ; mais on ne sauroit exprimer l’émotion que l’Innocence oprimée & la Beauté en deuil excitent dans nos ames : C’est un objet qui attendrit les cœurs les plus mâles & qui leur fait verser des larmes.

Si je raportois cet endroit des infortunes d’Emilie, qui lui a donné l’occasion d’exercer son Héroïsme en fait de Vertu Chrétienne, l’histoire en seroit trop mélancolique & trop affligeante : Mais lorsque je la vois toute seule au milieu de ses disgraces, l’Esprit élevé au-dessus de [350] cette Vallée des larmes, uniquement occupé des Joies célestes & de l’Immortalité bienheureuse ; lorsque je la vois agir & parler d’une maniere aisée ; comme si elle étoit la plus heureuse Créature qu’il y ait au Monde, je me sens ravi en admiration. A coup sûr jamais une Ame si Philosophe n’a logé dans un si beau Corps. Du moins la Beauté s’attribue souvent le privilége de ne point réfléchir, se moque de la Sagesse, & ne peut endurer l’air grave de ses Leçons.

Si je pouvois representer au naturel les Vertus d’Emilie, avec toutes leurs justes proportions, on ne manqueroit pas de soupçonner que l’Amour ou la Flatterie a guide <sic> mon pinceau ; mais je n’en donne ici qu’un foible crayon. D’ailleurs, je n’ai & ne puis avoir aucune part dans ses bonnes grâces ; il n’y a que la force de la Vérité & d’un Caractere si brillant qui m’arrache ces Eloges : Il me semble qu’on ne doit pas tenir caché un si beau Modéle, & qu’on doit plûtôt l’exposer à la vue & à l’imitation de tout le monde. La Vertu n’est jamais si aimable, ni si éficace, que lors qu’elle est en quelque maniere rendue visible dans la conduite d’une belle Personne.

La disposition de l’Honorée est bien differente : elle ne pense qu’à faire des Conquêtes, & à dominer avec un pouvoir absolu. On ne peut nier qu’elle n’ait quelque Esprit & de la Beau-[351]té : & c’est aussi pour cela que ses Amies la trouvent une jolie Femme & d’un agréable commerce ; mais, quelque idée que son Epoux en ait, cela ne suffit pas à l’Honorée. Elle ne se borne pas à l’estime qu’on lui témoigne ; elle exige l’adoration, en qualité d’Idole. De là vient que le desir, qu’elle a de vivre long tems, est réprimé par la crainte inutile des rides qui accompagnent la vieillesse.

Emilie semble ignorer, qu’elle a des charmes, quoi qu’on ne doive pas suposer qu’ils lui sont inconnus ; mais elle n’en fait aucun cas, & ne met son Bonheur qu’à cultiver les beaux talens de son Esprit, qui sont d’une nature plus relevée & plus durable. Lorsqu’on l’a vue, dans la fleur de sa jeunesse & de sa beauté, environnée d’une foule d’Adorateurs, elle ne se plaisoit point à les tyranniser, ni à les repaître de vaines esperances, pour augmenter leur tourment ; mais après avoir observé toutes les régles de la Modestie, & pesé le mérite de chacun, elle se déclara en faveur de Bromius. Ce Gentilhomme avoit alors de très-bonnes qualitez, & une médiocre Fortune, qu’un Héritage, auquel il ne s’attendoit pas, rendit bien-tôt considérable. Jeune & sans expérience, il fréquenta d’abord de mauvaises Compagnies, & se plongea dans la débauche ; où il n’auroit pas manqué de croupir long tems, si la prudente Emilie ne l’en eut retiré par son adres-[352]se. Elle employa tout son esprit à humaniser ses passions, & à lui donner du goût pour les plaisirs solides. Elle lui fit voir, par son exemple, que la Vertu s’accorde avec une honnête liberté & la bonne humeur, ou plûtôt qu’elle en est inséparable. Elle sentit bien que l’Exemple seul & une conduite aisée sont toûjours plus efficaces que les réprimandes les plus séveres ; & qu’il y a tant d’orgueil dans le Cœur Humain, que, pour ramener un obstiné, il suffit de lui insinuer adroitement son devoir, & de l’abandonner ensuite à ses réfléxions. C’est ainsi qu’après l’avoir engagé peu à peu à ne pas desaprouver & à goûter enfin ce qu’on n’auroit osé lui dire en termes clairs, elle sçut profiter de cet avantage, le rendre sensible à son mauvais état, & ne paroître que seconder le dessein qu’il formoit lui-même d’en revenir. C’est par-là qu’elle a obtenu quelque empire sur ses passions dominantes, & qu’elle a trouvé le secret de les employer à sa Conversion.

Emilie s’est distinguée par un autre endroit, que je ne me saurois empêcher de raporter ici : Peut-être que, du premier coup d’œil, certaines gens le trouveront de peu de conséquence ; mais je ne suis pas de leur avis : il me paroît fort digne de remarque, & mériter l’attention du beau Sexe. J’ai toûjours cru qu’une Robe de Chambre crasseuse, avec du linge sale & toute cette épargne mal entendue [353] de ces Femmes, qu’on apelle communément des Salopes, est le vrai poison de l’Amitié conjugale, & le plus sûr moyen qu’il y ait pour aliéner le cœur d’un Epoux qui a de la tendresse. J’ai vû quelques Dames, surprises dans un pareil Deshabillé, s’excuser de cette maniere : En vérité, j’ai honte que vous m’ayiez attrapée dans ce desordre ; mais j’étois seule avec mon Mari, & je ne m’attendois pas à voir si bonne compagnie.

N’est-ce pas là un joli compliment pour le bon Homme, qui se fâche quelquefois là-dessus, & dit même des brusqueries, sans deviner la cause de sa mauvaise humeur ?

Quoi qu’il en soit, Emilie n’ignore pas que de petites négligences font souvent tort à un Mérite distingué, & que celle des Habits, même entre les Personnes les plus intimes, affoiblit peu à peu les égards qu’elles se doivent les unes aux autres, par la trop grande familiarité qu’elle cause & qui les rend méprisables. Elle connoît l’importance de ces choses que la plûpart des Gens prennent pour des bagatelles ; & tout ce qui peut aider le moins du monde à lui conserver ou à lui ravir l’Amitié de son Epoux, lui paroît digne de ses soins ; elle se croît d’autant plus obligée à mettre tout en œuvre pour lui plaire, qu’ils doivent rester ensemble jusqu’à ce que la Mort les sépare.

Avec ces petits artifices, & un million d’autres sans nom, qu’il lui est plus aisé de [354] faire valoir qu’à d’autres de les exprimer, par une bonté inépuisable & une soumission à toute épreuve, malgré tous ses chagrins & le mauvais traitement qu’elle a essuyé ; Emilie s’est rendue heureuse, & Bromius est devenu fort raisonnable & un bon Mari.

Je leur souhaite, de tout mon cœur, une longue vie à l’un & l’autre, afin que leur Exemple puisse être d’une plus grande utilité dans le monde.

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