Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XLVII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\047 (1716), S. 302-309, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1128 [aufgerufen am: ].


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XLVII. Discours

Zitat/Motto► Hoc est, quod palles ? cur quis non prandeat, hoc est ?

Pers. Sat. III. 85.

C’est-à-dire, Cela vaut-il la peine que vous ruiniez votre santé, & que vous en perdiez le manger & le boire ? ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Ebene 3► Le mauvais goût, en fait d’Ouvrages d’Esprit, qui avoit disparu dans les Siecles polis, se renouvella sous l’Empire del’Ignorance Monastique.

Comme le peu de savoir qui se trouvoit alors au Monde étoit renfermé dans les Cloîtres, & que les Moines étoient dègagez de tous les embarras de la Vie, il ne faut pas s’étonner si plusieurs de ceux qui manquoient de genie pour les plus hautes Entreprises, s’amusoient à de misérables Jeux d’esprit qui demandoient plus de loisir que de capacité. J’ai vû la moïtié de l’Eneide refondue en Vers Latins rimez, par des beaux Esprits de ce Siecle ténébreux, qui dit, dans sa Préface, que ce Poëme n’avoit besoin que de la douceur des rimes pour le rendre l’Ouvrage le plus parfait qu’il y eût en son genre. J’ai vû aussi une Hymne en Vers héxametres, à l’honneur de la bienheureuse Vierge, qui remplissoit un Livre entier, quoiqu’elle ne fût composée que de ces huits mots :

[303] Zitat/Motto► Tot tibi sunt, Virgo, dotes, quot sidera Cœlo ;

C’est à dire, O bienheureuse Vierge, vous possedez autant de Vertus, qu’il y a d’Etoiles au Ciel. ◀Zitat/Motto Par la differente combinaison de ces mots, le nombre des Vers que le Poëte en forme, égale presque celui des Vertus & des Etoiles qu’il y célèbre. Quoi qu’il en soit, les Moines avoient tant de loisir, qu’ils ne rappellerent pas seulement toutes les Pieces surannées de ce mauvais coût, mais qui enrichirent le Monde de leur propres Inventions. C’est à la malheureuse fecondité de ce Siecle que nous devons la naissance des Anagrammes, qui consistent à changer un mot en un autre, ou à disposer les mêmes Lettres de différentes manieres pour en fabriquer divers Mots, ce qui peut convertir le jour en la nuit, & le blanc en noir, si le Hazard, qui préside à ces sortes de Compositions, le demande ainsi. Je me souviens là-dessus qu’un Auteur fort spirituel appelle son Rival, qui étoit un peu disgracié de la Nature, & dont toutes les parties n’étoient pas dans leur juste place, l’Anagramme d’un Homme par allusion à cette espece d’Ouvrage distegué.

Lorsque l’Anagrammatiste travaille sur un Nom, il le regarde comme une Mine toute neuve, qui ne découvre ses tresors qu’après y avoir fouillé long-tems : Car son affaire est de trouver un Mot qui se [304] cache dans un autre, & d’examiner chaque Lettre dans toutes les situations où il est possible de la ranger. J’ai entendu parler d’un Gentilhomme qui, lorsque cette sorte d’esprit étoit à la mode, tâcha de gagner le cœur de sa Maîtresse par un badinage de cette nature. La Dame étoit une des plus grandes Beautez de son Siecle, & connue sous le nom de Lady Marie Boun. L’Amant, incapable de former aucun autre mot de celui de Marie, par une licence assez ordinaire dans cette sorte de Tours ingenieux, le convertir en Moll, qui en est le Diminutif ; & après avoir sue sang & eau l’éspace de six mois, produisit enfin une Anagramme. Mais lorsqu’il voulut en regaler sa Maitresse, 1 un peu choquée de se voir dégrader en Moll Boun, il fut bien surpris de lui entendre dire qu’il avoit estropié le Nom de sa Famille, qui n’étoit pas Boun, mais Bohun.

Zitat/Motto► Ibi omnis
Effusus labor. ◀Zitat/Motto

Le pauvre Amant vit alors que toute sa peine étoit perdue, & frapé de ce coup de foudre, il ne tarda pas long-tems à perdre ce qui lui restoit d’esprit, affoibli déja par la grande application qu’il avoit apportée à cette merveilleuse recherche.

[305] Il y a quelque apparence que 2 l’Acrostiche & l’Anagramme nâquirent à peu près dans le même Siecle, quoique l’on ne puisse pas décider lequel des deux Inventeurs de ces pénibles Niaiseries étoit le plus grand Sot. L’Acrostiche simple n’est que le Nom ou le Titre d’une Personne ou d’une Chose, formé des Lettres initiales de plusieurs Vers, & qui par ce moïen ce trouve écrit en ligne perpendiculaire, à là maniere des Chinois Mais le composé est bien un autre Ouvrage, puisqu’il y a deux ou trois rangs de ces Lettres capitales, qui jointes ensemble produisent des merveilles. J’en ai vû quelques uns, dont les Vers n’étoient pas seulement bordez d’un Nom à l’une & à l’autre extrémité ; mais ou le même Nom passoit de haut en bas comme une coûture à travers le milieu du Poëme.

On voit une autre Piece curieuse, qui est alliée de sort près avec les Anagrammes & les Acrostiches, & qu’on appelle communément un Chronogramme. Cette sorte d’esprit paroît sur quantité de Medailles modernes, & consiste à exprimer le Millésime dans la Légende. On peut dire que l’Allemagne l’emporte à cet égard sur toutes les autres Nations. Quoi qu’il en soit, sur une Medaille de Gustave Adolphe, [306] on trouve ces mots, ChrIstVs DuX ergo trIVMphVS. Si vous prenez la peine d’en tirer les plus grosses Capitales, & de les ranger ensuite dans l’ordre qu’il faut, vous verrez qu’elles forment ensemble l’An MDCXVVVII, ou 1627, qui est le Millésime de cette Medaille. Car, afin que vous le sachiez, ces Caracteres qui se distinguent des autres, & qui les surpassent en grandeur, doivent servir ici à un double usage, en qualité de Caractères & de Chifres. Il y a de ces Allemans laborieux qui vous feuilleteront un Dictionnaire entier pour venir à bout d’une de ces jolies Inventions. Vous croiriez qu’ils cherchent un Terme propre & de la bonne Latinité ; mais ce n’est pas cela ; ils vont à la chasse d’un Mot où il y ait une L, une M, ou un D. Ainsi lorsqu’il nous tombe quelqu’une de ces Legendes entre les mains, nous ne devons pas tant y chercher la Pensée, que le Millésime.

Les Bouts-Rimez ont été les Favoris de la Nation Françoise3 , l’espace d’un Siecle entier, quoiqu’il y eût alors nombre de beaux Esprits, & que le Savoir y fleurît.

[307] On donnoit une Liste de Rimes à un Poëte, qui devoit les remplir dans le même ordre où il les trouvoit ; & plus ces Rimes étoient bizares, plus le genie de celui qui savoit y ajuster ses Vers passoit pour extraordinaire. L’envie que les François témoignent pour rétablir ce mauvais goût, me paroît une des marques les plus sensibles de la décadence de l’Esprit & du Savoir, qui accompagne presque toujours celle de l’empire. Si quelqu’un de mes Lecteurs Anglois n’a jamais vû de ces jolies Pieces, il n’a qu’à ouvrir le nouveau Mercure Galant, où l’Auteur donne tous les Mois une Liste de Rimes, que les Poëtes s’exercent à remplir, & il ne manque pas de publier leurs belles Productions dans le Mercure du Mois suivant. Metatextualität► Voici les Bours rimez du mois de 4 Novembre dernier, qui me tombe sous la main : ◀Metatextualität

Zitat/Motto►

Lauriers
Guerriers
Musette
Lisette
Cesars
Etendars
Houlette
Folette. ◀Zitat/Motto

Qui ne s’etonneroit d’entendre un Homme du Savoir de feu Mr. Menage parler de [308] ces Bagatelles aussi serieusement qu’il le fait dans le Recueil de ses bons Mots, &c. Quoi qu’il en soit, Metatextualität► on y trouve cet Article couché tout du long : ◀Metatextualität

Ebene 4► « 5 Mr. de la Chambre disoit que la Plume inspire, que souvent il ne savoit ce qu’il alloit écrire quand il la prenoit, & qu’une période produisoit une autre période. Je ne savois de même ce que j’allois faire quand je faisois des Vers. J’assemblois premierement mes rimes ; & j’etois quelquefois trois ou quatre mois à les remplir. J’en montrai un jour à Mr. de Gombaud, où j’avois fait entrer Amaryllis & Phillis, Marne & Arne, & je priai de m’en dire son sentiment. Ces Vers ne valent rien, me dit-il. Pour quelle raison lui repartis-je ? Ne voyez-vous pas, me dit-il, que ces rimes sont trop communes ? cela est trop aisé. Me voilà, lui dis-je, bien récompensé de mon travail. Cependant, nonobstant sa critique rigoureuse, les Vers étoient bons. » ◀Ebene 4

Ce qui fournit la première occasion à ces Bouts-Rimez les rendoit en quelque maniere excusables, puisque c’étoit une tâche que les Dames Françoises donnoient à leurs Amans. Mais lorsqu’un Auteur aussi grave, que celui que je viens dé nommer, s’imposoit à lui-même une pareille tâche, pouvoit-il y avoir quelque chose de [309] plus ridicule ? Ou ne seroit-on pas tenté de croire que l’Auteur faisoit quelque petite supercherie, & qu’il ne donnoit sa liste de rimes qu’après avoir achevé sa Pièce ? Quoi qu’il en soit, Mr. Sarasin s’est moqué fort agréablement de ce mauvais goût, dans un Poëme intitulé, Dulot vaincu, ou La Défaite des Bouts-Rimez.

Il faut joindre à cette sorte d’esprit celui qui veut que les deux dernieres syllabes de chaque Distique soient toujours les mêmes ; ce que l’on observe dans nos Balades, ou nos Vaudevilles, & que les ignorans admirent. Mais si la pensée du Couplet est bonne, la rime y ajoûte peu de chose ; & si elle ne vaut rien, la rime ne sauroit la faire approuver. Du reste, je crains que plusieurs de ceux qui admirent Hudibras, n’aient plus d’égard à ces méchants rimes, qu’aux plus beaux endroits de cet excellent Poëme. ◀Ebene 3

C. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Parcequ’on n’emploie ces Diminutifs qu’à l’égard des petites Filles, ou des Gens du commun. D’ailleurs les Anglois prononcent Bohun, comme s’il y avoit Boun, qu’ils écrivent Boon.

2Cependant Ciceron parle de l’Archrostiche Liv. II. De la Divination § 54. où il dit qu’Ennius avoit fait de ces Vers, aussi bien que les Sibylles.

3La Préface, qui est à la tête du Poëme de Mr Sarafin, dont l’Auteur parle un peu plus bas, ne donne pas aux Bours-Rimez une durée à beaucoup près si longue. Cette Préface est intitulée, Sujet du Poëme ; & je ne sai si Mr Menage, qui a fait le Recueil des Œuvres de Mr. Sarafin, en est l’Auteur, au si Mr. Pellisson, qui a mis un long Discours à la tête de ces mêmes Ouvres, l’a composée-

4De l’année 1710

5Voïez Menagiana Tom I. p. 174, &c. de l’Edition d’Amsterdam chez P. de Comp. 1713.