Citation: Anonym (Ed.): "XV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.1\015 (1716), pp. 96-100, edited in: Ertler, Klaus-Dieter (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1043 [last accessed: ].


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XV. Discours

Citation/Motto► Κυνος öμματ έΧων

Hom. Iliad. I. 225.

C’est-à-dire, Il a les yeux aussi effrontez qu’un Chien. ◀Citation/Motto

Level 2► De toutes les entreprises hardies qui me roulent dans 1’esprit, il n’y en a pas une que j’aie tant à cœur que la correction de l’Impudence. Jose même dire, en qualité de Spectateur, que ce Crime est plus de mon ressort que les autres, parce qu’il se commet presque toujours par les yeux, & cela contre des Personnes, que les Criminels n’auroient jamais peut-être occasion d’offenser d’une autre maniere. Metatextuality► La Lettre suivante renferme les plaintes d’une jeune Dame, qui expose un Crime de cet ordre, d’un côté, avec cette retenuë qui sied si bien à la Beauté & à l’Innocence, & de l’autre, avec assez de vivacité, pour marquer son indignation. Quoi qu’il ne s’agisse que des yeux en tout ceci, cependant il n’y va pas de moins, que de les emploïer à détourner ceux des autres du meilleur usage que l’on en puisse faire, c’est-à-dire de les élever au Ciel. ◀Metatextuality

Level 3► Letter/Letter to the editor► Monsieur,

« Je ne croi pas qu’un Homme ait jamais été approuvé du Public, qu’il n’ait eu d’abord quelques sots Imitateurs. Depuis que le Spectateur a paru sur la Scène, j’en ai remarqué d’une autre espece, que j’appellerai plutôt des Badauts, puisque, sans avoir aucun égard au Tems, au Lieu, ou à la Modestie, ils détournent une Assemblée entiere par l’impudence de leurs yeux. On doit compter de trouver des Spectateurs au Jeu des Marionettes & au Combat des Ours ; mais on doit s’attendre à voir dans les Eglises des Auditeurs attentifs & de très-humbles Supplians. Selfportrait► Je suis Membre d’une petite Assemblée religieuse, qui se forme dans une Eglise de cette Ville, située proche d’une de ses Portes au Nord, & où il n’y a presque point d’Hommes. ◀Selfportrait Nous nous y acquitions de notre devoir avec beaucoup d’attention & de regularité, jusqu’à ce qu’en dernier lieu un de ces monstrueux Badauts en est venu interrompre une aîle toute entiere : Cet Animal est plus haut de toute la tête qu’aucune des Personnes qui s’y rendent, & malgré tout cela, il se tient debout sur une espece de Tabouret, pour mieux s’exposer à la vûë de tout le monde, & dominer sur toute l’Assemblée : les ames les plus dévo-[97]tes en sont fort choquées, & contraintes la plûpart de rougir de honte, ou même de dépit, il nous est impossible d’être attentives aux Prieres ou au Sermon. Si vous avez la bonté de relever cette Insolence, vous obligerez infiniment celle qui est, »

Monsieur,
Votre très-humble servante,
S.C. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 4

J’ai vû souvent de cette sorte d’Estafiers, & il n’y a rien, selon moi, qui aggrave plus une Offense, que de la commettre dans un Lieu, dont la sainteté est un azile pour le Criminel qui le profane. Une pareille conduite mériteroit bien d’être exposee à une foule de ces traits ; mais un Badaut ne cede pas à des raisons prises de la Nature des choses. D’ailleurs un Homme, qui peut envisager une grande Assemblée, d’un air éffronté, & soutenir la vûë de tout le monde, n’est pas facilement corrigé par des Exhortations. Quoi qu’il en soit, si je n’apprens pas d’ici en huit jours, qu’il se tient à l’Eglise sur ses pieds, sans avoir recours à un Tabouret, je lui déclare que mon Ami Guillaume Prosper en aura un autre vis à vis du sien, & qu’il le regardera fixement entre les deux yeux, pour l’empêcher d’interrompre les Dames. Ce n’est pas tout, j’ai dirigé cet Ami, suivant les re-[98]gles les plus exactes de l’optique afin qu’il se place d’une telle maniere, qu’il puisse toûjours rencontrer les yeux de son Antagoniste, quelque part qu’il les tourne : Ainsi je me flate que toutes les fois qu’il le contrecarrera, ou que les Dames, pour lesquelles il entre en lice, lui jetteront des regards favorables & lui souhaiteront un heureux succès, notre Impudent aura quelque honte, & sentira un peu de cet embarras, où il a si souvent exposé les autres, & où l’on tombe lorsqu’on est deconcerté.

On a remarqué de tems immémorial, que cette engeance de Badauts infeste les Assemblées publiques, & l’on s’en est toûjours plaint. Pour moi, je ne sâche pas qu’il y ait d’autre moien de prévenir un si grand mal, si ce n’est que d’abord qu’ils fixent les yeux sur une Femme, quelque Homme de ses Amis la protége contre les assauts de l’Impudence & qu’il poursuive les yeux des Efrontez par tout où il les trouve. Pendant que nous laissons nos Femmes exposées à leurs attaques, elles demeurent sans défense, & à la fin elles jettent des regards favorables sur ceux qui les admirent : Alors un Amant, qui est insensible à la honte, a le même avantage sur sa Maîtresse, que celui qui méprise la vie a sur son Ennemi. Pendant que le gros du monde obéit à de certaines Regles, & qu’il se gouverne par des Loix d’honneur & d’équité ; celui qui n’y a point d’égard, [99] emporte la récompense dûë à ceux qui les observent, sans avoir d’autre mérite que celui de les avoir négligées.

Je compte qu’un Impudent est une espece de Proscrit à l’égard des Loix de la Civilité, & qu’il n’y a de cette maniere aucun Peuple ni aucun Particulier qui s’intéresse à ce qu’on dit de lui. C’est pour cela même qu’on le peut traiter fort cavalierement. Après avoïr examiné, avec beaucoup de soin, le Vice, que nous appellons Impudence, & qui semble gagner le dessus chez nous, j’ai trouvé qu’il a differentes qualitez, suivant les trois différentes Parties de nos Etats, où sont nez ceux qui s’en piquent. L’Impudence d’un Anglois est fiere & chagrine ; celle d’un Ecossois est intraitable & avide ; celle d’un Irlandois est ridicule & flateuse : Sur le pied où sont aujourd’hui les choses, l’Effronté Anglois se conduit en Maître orgueilleux, l’Ecossois en Hôte mal reçu, & l’Irlandois en Etranger qui fait qu’il n’est pas vû de bon œil. L’Impudence d’un Bréton, du Midi ou du Nord, n’a presque jamais rien de divertissant, mais celle d’un Irlandois est toujours grotesque : La veritable Effronterie est une suite naturelle de l’ignorance, quoi qu’elle ne s’apperçoive pas de son origine : Du reste, les plus heureux Effrontez qu’il y ait aujourd’hui en Ville, sont tous Irlandois, qui ont d’ordinaire la taille plus avantageuse que les autres, comme celui dont la Lettre, que je viens de rapporter, fait men-[100]tion & qui lorgnent les plus riches Dames : J’ai connu moi-même un de ces Impudens, qui, trois Mois après avoir quité le manche de la Charrue, donnoit la main d’assez bonne grace, au sortir de la Comédie, à une Demoiselle, qu’un de nos Anglois n’auroit pas osé regarder entre les deux yeux, après avoir étudié quatre années à Oxford, & deux au Temple.

Je ne saurois en deviner la cause, mais on voit tous les jours que ces Faquins Irlandois l’emportent sur les nôtres dans esprit <sic> des Femmes les plus simples. Cela ne viendroit-il pas de ce que les premiers ont plus d’ardeur & de soumission pour elles ? Du moins le Sexe pardonne aisément les incongruitez à l’envie qu’on a de lui plaire.

Quoi qu’il en soit, de vrais Impudens, qui ne se croient pas tels, me paroissent plus supportables que certains Estafiers, qu’il y a parmi nous, qui se piquent d’une effronterie goguenarde, & qui s’imaginent de pallier une des plus indignes fautes du monde, en disant d’un ton railleur, Je pris là-dessus un air effronté. Mais qu’ils sachent qu’il n’en ira pas ainsi ; tout Homme, qui est convaincu de son impudence, bien loin d’en tirer aucun avantage, doit travailler au plutôt à s’en défaire, & marquer de la honte d’abord qu’il en fait rougir un autre. Car il n’y a rien qui puisse dédommager de la Modestie, sans laquelle la Beauté perd toute sa grace & l’Esprit devient haïssable.

R. ◀Level 2 ◀Level 1